Marché du ciment au Burkina : De la libéralisation à l’anarchie !

mercredi 28 septembre 2011

La hausse des prix du ciment au Burkina ces deux dernières années saute aux yeux. De nos jours, la commercialisation de ce produit est laminée par des aspérités dissonantes parmi lesquelles, la spéculation et le désordre des tarifs. Ainsi, les prix du ciment continuent à varier comme la peau d’un caméléon. Le sac de 50 kg se négocie entre 6 250 F CFA et 7000 F CFA. Le ciment togolais qui inonde généralement le marché national manque cruellement. On a créé des labyrinthes de circuits de distribution pour mieux appréhender les causes réelles de cette hausse de prix du ciment au "pays des Hommes intègres".

RÈagissez ‡ cet article Réagissez

Le prix du ciment boîte partout au Burkina. En 2010, le sac de 50 kg de ciment manufacturé au Burkina se négociait entre 5 750 et 6 250 FCFA. Au cours de l’année 2011, on assiste à une montée vertigineuse des prix de ce produit. Ainsi, le sac de 50 kg est vendu à des tarifs variant entre 6 750 et 7000 FCFA à Ouagadougou. Victime collatérale de cette valse des prix sur le marché national, le consommateur est parfois obligé de puiser dans ses économies pour se procurer la tonne de ce ciment à 135 000 FCFA. D’un point de vente à l’autre, les prix diffèrent. On vend la tonne de ciment à 125 000 FCFA, 127 500 FCFA, 130 000 FCFA, etc.

Du côté de Diamond Cement Burkina (DCB) ex-CIMAT, on ne comprend plus rien de ce désordre des prix du produit. Depuis deux ans, foi des responsables de l’entreprise, le prix usine n’a pas bougé. Pour eux, la tonne est toujours cédée aux grossistes à 104 500F CFA. Naturellement, en jetant un coup d’œil sur les circuits de distribution, on se rend compte que l’anarchie a atteint son comble. Tout au long de l’enquête, les grossistes n’ont pas voulu s’exprimer sur la question. A cœur ouvert, Ali Ouédraogo, l’un d’eux officiant au marché de Sankar-yaaré, lâche amèrement ce pamphlet : "Votre démarche ne pourra jamais aboutir. Il n’y a pas de grossiste qui va accepter dévoiler les prix qu’il pratique dans la vente de ciment. Il y a trop de zones d’ombre dans notre métier.

Tous ceux qui vendent le ciment sont pareils, aucun n’est sincère". Des propos qui résument assurément le manque de transparence dans le secteur. Quoiqu’on dise, de telles diatribes ne sauraient entraver la poursuite de l’investigation. Seulement, elles appellent à la méditation sur les mobiles déterminants de ce jeu. D’ailleurs, dans les démarches, les grossistes n’ont pas daigné parler véritablement de ce sujet dérangeant. On est enclin à se demander pourquoi ces "gros bonnets" qui se prennent pour le nombril du monde, observent-ils une si grande prudence ? Ont-ils vraiment peur de vendre la mèche de leur métier ? En toute sincérité, il y a anguille sous roche dans le commerce du ciment au Burkina Faso.

Chez les vendeurs détaillants, on accuse soit les grossistes, soit les patrons de l’usine DCB d’être à l’origine du renchérissement des prix du produit sur le marché. Ils avouent ouvertement se ravitailler en ciment local à des montants exorbitants qui, du reste, ne leur permettent pas de faire de bons profits à la vente. Un vendeur détaillant de Tampouy, secteur n°22 de Ouagadougou, affirme acheter la tonne de ciment à 127 500 FCFA. Selon lui, il est pratiquement impossible de faire de gros bénéfices à la vente car il cède la même quantité à 130 000 FCFA après déduction de 500 FCFA sur les frais de déchargement. Grosso modo, à en croire ce commerçant, la marge ne dépasse pas 2 000 FCFA. Il n’est pas le seul à pleurnicher sur son sort. Abdou Ouédraogo, un de ses congénères de Larlé, secteur n°11 de Ouagadougou, se trouve dans une position similaire.

Lui aussi est en train de pleurnicher du fait que le ciment est devenu trop cher. Ils sont nombreux les consommateurs qui en pâtissent finalement. Alassane Sambo Ouédraogo, confectionneur de briques au secteur n°21 de Ouagadougou, voit son travail de plus en plus menacé. Ces deux dernières années, raconte-il avec amertume, la hausse des prix du ciment a ralenti l’activité. Pour lui, il n’a jamais traversé ce genre d’évènements depuis ses 25 années passées dans la profession. Drissa Ouédraogo est aussi confectionneur de briques dans le même quartier que son prédécesseur. Il évoque les mêmes soucis que celui-ci quand il pense à l’avenir de la profession. Bien enraciné dans le métier il y a belle lurette, il déplore que le sac de 50 kg de ciment local soit vendu ces derniers temps à 7 000 FCFA, alors que son prix à 6 250 FCFA en 2010 n’était pas déjà au goût des consommateurs. Cela n’est pas, déplorent les deux confectionneurs de briques, sans apporter un coup dur aux travaux de construction.

Les tares du système libéral

Autrefois, les prix des différents produits étaient réglementés et bien contrôlés sur toute l’étendue du territoire national. Aujourd’hui, la libéralisation du marché a tout bouleversé. L’Etat, jadis principal gendarme dans le domaine, s’est formellement retiré, laissant mains libres aux commerçants de fixer les prix de leurs articles. Ce système, même s’il a incontestablement de multiples avantages, a aussi ses inconvénients. Les augmentations désordonnées de prix ne profitent qu’aux commerçants véreux qui s’en lèchent les babines. Cette malhonnêteté est en train de s’installer dangereusement dans le secteur de la cimenterie au Burkina Faso, alors que le prix de la tonne de ciment à l’usine n’a pas changé.

En 2010, les associations de défense des droits des consommateurs avaient donné de la voix pour qu’on intègre les matériaux de construction, en l’occurrence le ciment, dans la liste des produits de grande consommation en vue de discuter sur la baisse des prix. Selon le président de la Ligue des consommateurs du Burkina (LCB), Pierre Nacoulma, ce n’est qu’en 2011 que ce cri du cœur a été pris en compte par l’Etat. En effet, le 25 mai 2011, le ministre en charge du Commerce, Arthur Kafando, a présenté une communication orale sur la question lors d’un conseil des ministres. Elle était relative à la problématique de l’approvisionnement du marché national en ciment. A l’issue de l’exposé, le gouvernement a donné quitus audit ministre d’engager des réflexions devant aboutir au ravitaillement régulier du pays en ciment et du même coup, à la baisse des tarifs sur le marché national.

Par la suite, le ministère en charge du Commerce a mené une étude sur le dossier en examinant les contraintes de production, d’importation et de distribution du ciment avant de donner des orientations. Mais de l’avis de Pierre Nacoulma, la réaction du gouvernement est venue un peu tardivement au moment où "le fantôme est déjà entré dans la maison" : "Il n’y a pas de prix. Le commerçant communique le prix du ciment selon la tête du client. Et puis, d’un magasin à un autre, d’un secteur à un autre, le prix change. Le prix du ciment n’est pas maîtrisé". Le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat a publié le rapport de l’étude. Le contenu du document fait ressortir, après une analyse des prix de vente au consommateur du ciment produit localement, que la tonne varie entre 120 000 FCFA et 130 000 FCFA ; ce qui veut dire que le sac de 50 kg vascille entre 6 000 F et 6 500F.

Au cours de notre enquête qui a commencé au début du mois de juillet, on s’est rendu compte que le sac de 50 kg est vendu entre 6 750 FCFA et 7000 FCFA. Dans le même ordre, le rapport du ministère en charge du Commerce souligne que les informations recueillies sur le terrain prouvent que les "grossistes vendraient la tonne de ciment à un prix variant entre 108 000 F CFA et 109 000 F CFA depuis l’application des structures des prix fixés en 2010… » Sur ce, on n’est pas totalement rassuré quant au respect de ces prix par les grossistes. Malheureusement, le fait que ceux-ci gardent un silence coupable n’a pas permis de percer le mystère en ce qui concerne les tarifs réels pratiqués. En tous les cas, certains détaillants et conducteurs de camion attestent que les charges supplémentaires occasionnées par les retards de chargement des véhicules à Diamond Cement Burkina (DCB) sont intégrées dans la fixation des prix de vente.

La fluctuation des prix est bien réelle sur la place du marché mais à DCB aussi. Pour preuve, au cours de la période 2006-2010, le prix de vente aux grossistes est passé de 84 500 F CFA la tonne à 104 500 F CFA. La raison est que les prix des matières premières ont augmenté de 19,14%. et les responsables de l’entreprise expliquent que les prix des deux produits de base utilisés dans la fabrication du ciment, à savoir le clinker et le gypse, importés respectivement du Togo et de la Belgique, ont grossièrement monté de plus de 24,55%, de même que les coûts de transport portés à plus de 12,55%. Le relèvement des frais financiers et de la marge de DCB à 39,34% viennent compliquer les choses.

La situation va de mal en pis si l’on ajoute les autres charges fiscales et prélèvements divers comme les frais de passage au magasin sous-douane (prélevés par la Chambre de commerce), la prise en compte de l’acompte sur les Bénéfices industriels et commerciaux (BIC) et les pénalités liées à la charge à l’essieu (tous inclus dans la structure des prix) qui, somme toute, gonflent les prix du ciment local.
Très préoccupés par la situation du marché des matières premières qui conduit sans conteste à l’envol du prix du ciment, les responsables de Diamond Cement Burkina ont adressé au gouvernement burkinabè une demande d’autorisation d’exploiter les gisements de calcaire de Tin Hrassan et de Tin Dioulaf. Elle a été donc introduite auprès du ministère des Mines, des Carrières et de l’Energie en 2005, mais elle est restée sans suite.

Des mesures gouvernementales qui se font attendre

A priori, rien ne semble perdu d’avance car les patrons de DCB soutiennent que les autorités ont promis de les accompagner dans la bonne direction. Pour le directeur général de DCB, Valluri Adinarayana, pas question de s’alarmer. Comparativement aux autres produits de grande consommation comme le riz et le sucre dont les montants ont presque doublé ces temps-ci, le DG de DCB affirme que la situation n’est pas déplorable au niveau du ciment. Au sein de l’entreprise, on rassure que si la démarche aboutit, le prix du ciment va dévaler au Burkina. C’est du moins ce que pense l’informaticien, Dominique Béré qui renchérit que le jour que l’usine fera tourner ses turbines avec des matières premières burkinabè, l’on ne parlera plus de pénurie de ciment au "pays des Hommes intègres". Autrement dit, la production sera suffisante pour couvrir les besoins du pays.

Les négociations ont repris entre le gouvernement et les acteurs concernés en vue d’amener les prix à la baisse, mais aussi de permettre un approvisionnement régulier du marché en ciment. Le président de la LCB, Pierre Nacoulma, estime qu’il faut revenir sur la structure des prix du ciment afin de rendre ce produit accessible à la majorité de la population. La démarche devra permettre à l’institution d’un prix juste, consensuel et qui préserve les intérêts de tous les acteurs. Pour lui, il va falloir soigner le mal à la racine. D’où la nécessité, selon M.Nacoulma, de réglementer les prix de certains produits de grande consommation, y compris le ciment. Le gouvernement compte s’attaquer au problème de deux façons. Premièrement, l’exigence de réformes conjoncturelles. Ce point essentiel va admettre la suppression de l’acompte prélevé sur le BIC dans la structure des prix et le transfert des pénalités liées aux surcharges dans le coût de transport.

Il en résulte que le consommateur ne devrait pas supporter la pénalité sur la charge à l’essieu, mais l’élimination de celle-ci de la structure des prix entraînerait une hausse du coût de transport des matières premières. En outre, cette disposition consiste à faire respecter les prix conseillés en juillet 2010 et garantir l’application des mesures qui seront convenues dans le cadre des pourparlers. Le contenu du rapport fait ressortir encore que le ministre en charge du Commerce devrait signer un arrêté réglementant les prix du ciment local pour une période de trois mois renouvelable. En conséquence, le sac de 50 kg ne devrait pas excéder 5 600 FCFA. Il a été également mentionné dans le document "qu’une telle réglementation obligera tous les acteurs à respecter les prix fixés.

Le prix de vente au consommateur sera de 111 000 FCFA la tonne, soit 5 550 FCFA le sac de 50 kg". Des mesures d’incitation aux importations sont envisagées. C’est la société DCB qui a été sollicitée d’accorder des facilités aux importateurs de façon à ce qu’ils puissent amener le ciment à partir de ses usines partenaires du Ghana et du Togo.

Selon Pierre Nacoulma, les nouvelles dispositions vont inéluctablement protéger les produits retenus contre l’anarchie et permettre aux commerçants de vendre ces articles à des prix bien précis. "Il faut qu’on revienne sur une base légale où les prix ne sont plus libérés pour un certain nombre de produits. En ce moment, il n’y a pas de raison que les gens ne respectent pas ces prix", avance-t-il.
Le deuxième point s’intéresse aux réformes structurelles. Elles visent à explorer les pistes susceptibles de garantir le marché national contre les pénuries de ciment en périodes de fortes demandes. Au nombre des actions en ligne de mire, l’implantation des unités de production de ciment au Burkina, l’octroi des permis d’exploiter les réserves de calcaire aux entreprises nationales pour la production du clinker, faciliter les activités de réhabilitation de l’usine DCB et la construction d’une deuxième unité de production de ciment, pousser les acteurs à se professionnaliser davantage.

Le président de la LCB ne désespère pas du tout quant à la volonté du gouvernement d’éradiquer définitivement le mal."Le gouvernement a entrepris des actions pour corriger le tir, il faut qu’on l’accompagne dans ce sens pour ne plus se retrouver dans cette situation", indique-il. Son inquiétude réside maintenant au niveau de la qualité des produits qui seront mis sur le marché une fois les mesures coercitives prises. Il avertit les acteurs du secteur à ne pas vendre de la camelote aux consommateurs. "Les prix du ciment fabriqué au Burkina seront fixés. Pour le ciment importé, il ya certainement des coûts incompressibles, mais l’Etat va réglementer la marge... Il appartient à l’usine Diamond Cement Burkina de jouer sur ses facteurs de production pour permettre au consommateur d’avoir des produits non seulement de bonne qualité, mais aussi à des prix accessibles", note-t-il.

A propos du ciment importé, les consommateurs souhaitent que l’Etat détermine les marges. Cette option s’avère, selon eux, la condition sine qua non pour combattre les augmentations anarchiques des tarifs sur le ciment. D’ailleurs, ce produit est introuvable sur la place du marché. Sauf que quelques commerçants sont en train d’épuiser leurs anciens stocks. Là aussi, le sac de 50 kg est amèrement vendu à 7 000 FCFA. Les consommateurs souhaitent vivement que les différentes parties parlent le même langage afin que la baisse des prix du ciment soit effective au Burkina Faso.

Ouamtinga Michel ILBOUDO (omichel20@gmail.com)


Caractéristiques du ciment burkinabè...

Diamond Cement Burkina (DCB) a amorcé ses activités en 2002 quand elle a repris le contrôle de l’ex-CIMAT (société burkinabè de Ciment et de matériaux de construction). L’usine fabrique deux types de ciment à savoir le ciment CPA 45 et CPJ 45. Le clinker et le gypse sont les deux matières premières de base. Mais pour la manufacture du ciment de type CPJ 45, une matière première supplémentaire est utilisée. Il est disponible au Burkina. C’est le tuff, exploité dans les environs du Sanmatenga. La nuance entre les deux produits finis se situe au niveau de leur capacité de résistance par rapport au climat. De ce point de vue, le ciment de type CPA 45 est efficace en zone sèche (zone soudanienne et sahélienne).

Du reste, CPJ 45 est beaucoup sollicité dans les régions humides. C’est dans ces zones que ce produit est solide. La saison pluvieuse est considérée comme la période de forte demande. En cette période, l’insuffisance de l’offre entraîne de nombreuses spéculations. Ce sont surtout des moments de dures épreuves pour l’entreprise qui peine à satisfaire les besoins de ses clients. Plusieurs structures privées et étatiques font aussi des commandes à l’instar des commerçants. Cependant, pour accroître l’offre, les responsables de l’usine ont misé environ 10 milliards de FCFA sur leurs installations. Cet investissement a permis à l’entreprise d’accroître sa capacité de production de 200 000 tonnes par an à 600 000 tonnes actuellement. Ce qui représente 2/3 de la consommation nationale évaluée à 900 000 tonnes par an. Compte tenu de l’instabilité des matières premières sur le marché mondial, les prix du ciment ont connu des augmentations. Entre 2006-2010, ils sont passés de 84 500 FCFA la tonne à 104 500 FCFA.

O.M.I (omichel20@gmail.com)

Sidwaya

Imprimer l'article

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Newsletter

Chaque matin, recevez gratuitement toute l'actualité du jour par mail. Inscrivez-vous à la newsletter


LeFaso.net
A propos..
Flux  RSS 2.0
Plan du site
Nous contacter
Condition d'utilisation
Responsabilité
Cookies et cache
Version mobile
Publicité
Partenariat

LeFaso.net © 2003-2014 LeFaso.net ne saurait être tenu responsable des contenus "articles" provenant des sites externes partenaires.
Droits de reproduction et de diffusion réservés