Pauvre Sankara !

lundi 21 juin 2004

La grande famille sankariste vient encore de s’agrandir. En l’espace de 72 heures en effet, la Galaxie sankariste a vu apparaître deux nouvelles étoiles à moins que ce ne soient des météores, c’est-à-dire, par définition, des phénomènes passagers.

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Il s’agit du nouveau parti de Fidèle Kienthèga et compagnie (dont le nom devait être officialisé hier en fin de journée) qui n’ont pas pu résoudre en interne leurs divergences avec Nongma Ernest Ouédraogo, le président de la Convention panafricaine sankariste (CPS) et qui s’en sont allés tenir le congrès constitutif d’une nouvelle formation ce week-end (lire aussi p.4) ; et de la Convergence de l’espoir, qu’en désespoir de cause Jean-Hubert Bazié, en rupture de ban avec l’Union pour la renaissance/Mouvement sankariste (UNIR/MS) de Me Bénéwendé Sankara, est allé monter avec quelques-uns de ses copains.

Puisque, dit-on, le cercle de famille applaudit à tout rompre quand l’enfant apparaît, applaudissez donc, disciples de feu Thomas Sankara pour accueillir ces nouveaux-nés. En fait, il n’y a vraiment pas lieu de pavoiser, car le spectacle est triste à en pleurer. En s’amusant à les répertorier, on s’est rendu compte que du Mouvement pour la tolérance et le progrès (MTP) de Nayabtigungu Congo Kaboré, le premier parti sankariste, sauf erreur, à voir le jour, à la récente "particule" de Bazié, il n’y a pas eu moins d’une douzaine de partis se réclamant de "l’idéal du défunt président du CNR", avec plus ou moins de bonheur.

Certains n’ont duré que le temps des roses, d’autres ont renié leur foi sankariste et ont fini par pactiser avec le fratricide Blaise Compaoré (suprême infamie pour un vrai sankariste !). Vous voulez des exemples ? En voici, pêle-mêle, des plus illustres et actifs aux plus obscurs pour ne pas parler des mort-nés :
- le MTP donc de Nayab ;
- l’ESPOIR de Jean-Hubert ;
- le FFS de Norbert Tiendrébéogo ;
- le PNP d’Idrissou Sakandé ;
- l’UDPI de feu Dongo Longo ;
- la CDS de Valère Dieudonné Somé ;
- la CPS de Nongma ;
- le RDP de Nana Thibaut ;
- l’UNIR/MS de Me Sankara ;
- le PDSU de Train Raymond Poda (TPR) ;
- le PUND du Lion du Boulkiemdé ;
- le dernier venu de Minghneeré Kienthèga.

On en oublie, et des... pires de cette grande famille sankariste, où on se hait mutuellement, de sorte que les partis se font et se défont au gré des humeurs, des intérêts, des calculs ou des ambitions des uns et des autres. A moins que ce ne soit Fidèle Kienthèga qui ait raison : l’héritage de Sankara est trop lourd à porter et à incarner par une seule personne. Alors, on se développe par scissiparité, ce mode de division des êtres unicellulaires qui consiste à doubler de longueur pour ensuite constituer deux cellules qui peuvent se séparer.

Un jour on quitte le FFS pour la CPS, le lendemain on nage de la CPS vers d’autres rivages sankaristes, le 3e jour on retourne peut-être au FFS tel un serpent qui se mord la queue. Et ainsi de suite. Et là où l’observateur de la scène politique nationale voit une sorte de capharnaüm où une vache ne saurait retrouver son veau, l’ancien dirigeant de la CPS parle de "décantation" d’où émergera un jour "un parti unitaire sankariste qui ne pourrait qu’être fort".

Que Dieu nous prête vie pour voir ce jour béni où tous les sankaristes du Burkina s’uniront. En attendant, on crée de nouveaux partis pour... "donner un plus à l’unité" , selon la confession de M. Kienthèga. Etrange paradoxe. En vérité, c’est bien triste, et nous n’avons cessé de le répéter, les héritiers de Thomas Sankara préfèrent, chacun, être le petit catéchiste d’une chapelle quelconque que le simple fidèle d’un mouvement plus solide parce que plus large.

C’est non seulement triste, mais c’est aussi et surtout dommage pour des gens qui ambitionnent conquérir et gérer le pouvoir d’Etat. Car bon an mal an, le nom Sankara se vend toujours bien, les adversaires irréductibles de Blaise, les déçus du blaisisme, les victimes de la "compaorose" et le petit peuple des villes nourrissant une certaine nostalgie devant la misère des populations, le chômage des jeunes, la corruption, la malgouvernance, les élections truquées... "toutes choses qui n’existaient pas du temps du CNR".

Oubliée, la chape de plomb qui pesait sur le Burkina. Oubliée, la chasse aux sorcières pour des raisons politico-idéologiques, cette forme de maccarthysme à rebours qui avait cours sur les rives du Kadiogo. Oubliées, les exécutions extrajudiciaires, qui ont commencé sous le CNR et dont nous continuons de solder les comptes. Oublié, l’autodafé d’un journal qui osait professer autre chose que l’évangile officiel au point que, bien des années plus tard, on est passé, si on ose dire, à la vitesse supérieure en boucanant carrément les journalistes. Oublié... la face cachée et immonde de la révolution, qui était une espèce de dictature sahélienne, pour ne retenir que son côté idyllique et le charisme hors pair de son chef. Et ça marche près de 20 ans après l’assassinat du héros, mort trop jeune après seulement quatre années passées au pouvoir, de sorte que nonobstant les excès en tout genre de son règne fugitif, son image est presque toujours intacte.

Et c’est pour cela que les sankaristes ont tort d’éparpiller leurs forces, leurs moyens et leurs voix alors qu’ils devraient profiter à fond de "l’éternité" de leur champion, le pauvre, qui doit se retourner mille fois dans sa tombe devant ce spectacle affligeant que lui offrent chaque jour ses indignes héritiers.

Il est vrai que le CNR était déjà un panier à crabes ou, pour reprendre l’expression de l’illustre disparu, une natte sur laquelle tout le monde était couché sans pour autant faire les mêmes rêves, mais c’était déjà ça de gagné.

Pourquoi, diable, Nongma, Bénéwendé, Norbert, Kienthèga... ne se retrouveraient pas, quitte à former un directoire, une présidence collégiale ou tournante, ou expérimenter toute autre formule si personne ne veut accepter d’être en bas de son camarade ?

Nous rêvons en fait, au-delà du cas typique des sankaraistes, du jour où le jeu politique burkinabè gagnerait en lisibilité si, à côté du CDP, quatre regroupements majeurs pouvaient s’opérer dans l’opposition avec les sankaristes, les écolos, les libéraux et les socialistes alliés aux communistes repentis ou non. Qu’il y ait des courants ou des clans dans un même parti, cela se conçoit aisément, et pas plus ici qu’ailleurs (voyez le PS ou l’UMP en France), aucune formation digne de ce nom n’y échappe.
Mis s’il faut bouder, avant quelques semaines plus tard
de rassembler ses camarades de grain ou de beuverie pour donner naissance à une nouvelle entité parce que le président du parti vous a mal salué ou qu’il vous a servi une bière chaude chez lui... C’est à désespérer des hommes politiques, qui sont mus par autre chose que par l’intérêt général.

Observateur Paalga

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