Crise politique ivoirienne : Entre nécessité de résolution et enjeux stratégiques et diplomatiques

vendredi 25 février 2011

Par les solutions proposées pour son règlement, la crise ivoirienne a vu la mobilisation des organisations putatives africaines au niveau sous-régional (CEDEAO, UEMOA) et africain (UA). Si cela constitue une matérialisation de la volonté de l’Afrique de trouver des solutions africaines aux problèmes du continent, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue un champ de rivalité due à des enjeux stratégiques entre deux pays que sont l’Afrique du Sud et le Nigéria qui s’illustrent de plus en plus par des actes de plus en plus guidés par leurs ambitions diplomatiques.

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Même s’il faut attribuer les premières mesures coercitives à la communauté internationale (celles-ci ayant été prises par l’ONU et l’UE), force est de reconnaître que l’espace CEDEAO avec le Nigéria a, à son tour, entamé (d’abord par des mesures pacifiques puis par des mesures coercitives) des initiatives pour rétablir l’ordre politique légitime en Côte d’Ivoire. Cela est en parfaite conformité avec la procédure au niveau africain de règlement des crises qui passe d’abord, par les organes sous-régionaux. Suite aux échecs de la première phase de la diplomatie de la coercition (à laquelle il faut ajouter une médiation de Thabo Mbeki mandaté par l’Union africaine, ainsi que des initiatives de l’ONU et de l’Union européenne), le Nigéria (par la voix de son chef de la diplomatie qui a publié une lettre ouverte, le 24 janvier dans laquelle il justifie ce choix) proposera une entrée dans la seconde étape qui requiert l’emploi de la violence légitime.

Cette volonté du Nigeria qui bénéficie de la légitimité de la CEDEAO de rétablir par une méthode hobbesienne la crise en Côte d’Ivoire devait toutefois être avalisée par l’ONU mais surtout, par l’Union africaine dont le 16ème Sommet s’est tenu quelques jours plus tard, à Addis Abeba. Lors de ce sommet, l’Union africaine par le Conseil paix et de sécurité (l’organe légitime chargé des résolutions des conflits en Afrique) a décidé de la mise en place d’un panel de chefs d’Etat chargés de trouver des solutions pacifiques à la crise en lieu et place de la solution de l’espace CEDEAO.

Maladresse de l’UA et travail de sape de l’Afrique du Sud

Dès les premiers moments de la crise, l’union et la concertation n’étaient pas les valeurs les mieux partagées sur les solutions. En effet, alors que la CEDEAO affichait une volonté légitime de résoudre cette crise à l’échelle régionale, l’initiative de l’Union africaine avec la médiation Mbeki (même si elle semble avoir été pris après consultation de l’espace CEDEAO, la logique aurait été que cette dernière passe la main à l’Union pour des solutions continentales. Cela explique en partie les critiques formulées à l’encontre de l’UA par la CEDEAO sur sa décision de créer un panel de chefs d’Etat pour la crise.)

Ce qui constitue une atteinte à la tradition de subsidiarité qui semble prévaloir dans les règlements de crise en Afrique. Cela fait donc tache d’huile car dans ce cas précis, l’UA aurait dû s’appuyer sur les mesures de la CEDEAO, conformément à la conférence d’Accra et non les contourner. Ce qu’a précisé son président James Gbohé qui, tout en affirmant la déception de la CEDEAO sur la gestion par l’Union africaine du dossier de la Côte d’Ivoire, dira du panel qu’il est « une tentative de contrer ce que cette région [l’Afrique de l’Ouest, NDLR] fait »

Mais c’est sans conteste, la diplomatie unilatérale de sape orchestrée par l’Afrique du Sud qui constitue l’épine pour les solutions à cette crise ivoirienne. En effet, après avoir émis quelques réticences sur les résultats d’un scrutin présidentiel légitime, elle s’illustra pendant le Sommet par un travail de sape des mesures de l’espace CEDEAO et utilisant l’Union africaine comme instrument de légitimation à l’échelle continentale de sa politique extérieure. Le président sud- africain qui figure dans ce panel (parallèlement à son travail de sape) et narguant l’institution africaine, confirme ainsi cela quand il affirme après la création du panel ceci : « Nous devons, en tant que panel de l’Union africaine, parler d’une seule voix aux Ivoiriens.

Quelle que soit la résolution à laquelle nous aboutirons, les Ivoiriens, peu importe le parti, ne doivent pas douter qu’il y a des gens qui pensent différemment à l’extérieur…Ils doivent savoir que l’UA a parlé ». Cette subtile manœuvre qui vise à enterrer la solution CEDEAO répond en réalité, à des calculs géostratégiques. Elle sera suivi par des mesures également dénoncées par la CEDEAO : « Au moment où nous parlons, un navire de guerre sud-africain est à quai en Côte d’Ivoire [...] Cela ne peut que compliquer les choses », a clairement affirmé Gbohé pour dénoncer le travail de sape sud-africain.

La politique étrangère peut être de persuasion ou de dissuasion mais elle est une politique de puissance (selon l’analyse réaliste qui prévaut ici). Une analyse des comportements sud-africain et nigérian sur le champ de la crise ivoirienne permet de voir qu’ils répondent à des stratégies divergentes mais aux buts convergents : une démonstration de puissance. Pour l’Afrique du Sud, il s’agit de légitimer sa posture de puissance continentale assumant son rôle de porte-voix de l’Afrique au reste du monde ; ce qui passe par une implication dans les affaires africaines, ainsi que le contrôle de toute les régions de celle-ci ( y comprise la région Ouest dont le maître incontesté est le Nigéria).

Cela a commencé depuis la période Mandela par un signal en direction du reste du continent d’abord, pour manifester sa gratitude pour le soutien reçu pendant les périodes d’apartheid. Plus tard, elle utilisera une stratégie soft, en s’impliquant dans les initiatives pour la paix et la sécurité en Afrique d’abord, par des médiations ou des envois de troupes dans l’espace SADC (Lesotho) puis dans les autres espaces régionaux (Afrique centrale avec la crise congolaise et Afrique de l’Ouest avec la crise ivoirienne et la corne de l’Afrique (conflit kenyan…). Ces actions sont soutenues par une puissance militaire et économique qui se situe au premier rang du continent.

En outre, elle s’illustrera dans l’intégration africaine en étant à la base des grands projets continentaux (NEPAD), ainsi que la naissance de l’UA). Par ailleurs, elle a envoyé un signal fort au reste du monde par l’organisation de la Coupe du monde, tout en étant aussi candidat pour l’organisation des jeux olympiques d’été de 2016 et en intégrant le groupe des BRICS (ces pays représenteront 61% de la croissance mondiale en 2014). Tous ces facteurs font incontestablement de ce pays, une puissance à l’échelle continentale qui a pour ambition de conquérir toute la zone subsaharienne. Cette ambition se heurte toutefois à la résistance du Nigéria en Afrique de l’Ouest.

En effet, s’il est un pays qui peut se targuer depuis la fin de la guerre froide de dominer sans partage la zone ouest-africaine et qui entend continuer, c’est bien le Nigéria. Passé les périodes de rivalités avec la Côte d’Ivoire due à un legs colonia, que les périodes d’instabilité politique de la Côte d’Ivoire sont venues anéantir, ce pays constitue le gendarme de la région ouest-africaine fournissant la majorité des troupes de la CEDEAO dont il abrite le siège, finançant et s’impliquant dans les opérations de paix dans la zone (Libéria, Togo, Côte d’Ivoire) et même dans d’autres régions de l’Afrique (Zimbabwe, Congo…). Ces actions sont soutenues par une puissance économique et militaire au premier rang dans cette partie occidentale de l’Afrique et par une population importante (152 millions d’habitants). Ces facteurs font donc du Nigéria la première puissance de l’Afrique de l’Ouest qui voit d’un mauvais œil, l’arrivée sud-africaine dans sa zone.

Une rivalité liée à des enjeux diplomatiques convergents

Si la volonté de s’affirmer sur les affaires africaines constitue la cause de la rivalité à laquelle ces deux pays se livrent sur le dossier ivoirien, il n’en demeure pas moins que l’enjeu se situe en dehors du territoire africain. Le 07 mars 2006, le secrétaire général de l’ONU présente à l’Assemblée, sa réforme de l’institution avec pour objectif principal de la rendre plus représentative, du nouvel ordre mondial (la nécessité d’accélérer cette reforme a ainsi été l’objet d’un point du discours du président français lors de son allocution dernier au sommet de l’UA). Au niveau du continent africain, cette réforme a été validée à l’unanimité par les membres de l’Union africaine lors de son Sommet tenue à Syrte, quelques mois plus tôt. Le principal enjeu de cette réforme est l’octroi de deux sièges de membres au Conseil de sécurité à l’Afrique sans toutefois définir les critères d’éligibilité (à l’UA d’en décider). Trois candidats légitimes étaient déclarés : le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Egypte.

Si au sortir de ce Sommet, les avis étaient unanimes sur la qualité des trois candidatures, il n’en demeure pas moins que dans le discours des candidats, la compétition avait déjà commencé. Remi Oyo, porte-parole du président Obasanjo se déclarait optimiste sur les chances du Nigéria d’obtenir un siège, brandissant l’argument du poids démographique : « il n’est pas possible d’envisager une représentation de l’Afrique sans penser d’abord, au Nigéria dans la mesure où un quart des Africains sont nigérians, un cinquième des Noirs sont nigérians ».

L’Afrique du Sud quant à elle, affirmait être le candidat naturel et logique de l’Afrique, au vu de son poids (économique, diplomatique et militaire) sur le continent et même au-delà. Même si les critères de sélection des candidats ne sont pas clairement spécifiés, il n’en demeure pas moins que la palm reviendra au pays qui s’illustrera le plus dans les grands dossiers continentaux (intégration régionale, NEPAD, paix et sécurité….). La rivalité entre le Nigéria et l’Afrique du Sud venait ainsi de naître pour cause de velléité diplomatique et allait ainsi, se manifester dans tous les chantiers de l’espace africain. L’Egypte étant le candidat naturel représentatif du monde arabe africain (question de représentativité et d’équilibre géographique), le Nigéria a toutes les raisons de voir en l’Afrique du Sud, son principal rival. La bataille en Afrique de l’Ouest que la crise ivoirienne offre, comporte ainsi deux enjeux différents : Pour le Nigéria, il s’agit de consolider ses acquis en Afrique de l’Ouest, tandis que pour l’Afrique du Sud, l’enjeu est de trouver un pays qui constituerait à la fois son allié et un adversaire à l’hégémonie nigériane dans l’espace CEDEAO et la Côte d’Ivoire en a le profit idéal. Cependant, elle a joué la mauvaise carte mais semble ne pas l’accepter.

L’Afrique du Sud a perdu des points

Telle peut être la conclusion que l’on peut tirer de la rivalité entre ces deux pays dans cette crise. S’il paraît évident, au vu de notre analyse, que la crise ivoirienne constitue un champ d’adversité entre ces deux pays dans le but de muscler leurs candidatures respectives aux yeux de l’Union africaine, il n’en demeure pas moins que l’Afrique du Sud y perd en crédibilité. D’abord pour avoir remis en cause d’une manière subtile, des résultats légitimes d’une élection qui l’était également (le problème ivoirien relevant en fait, d’un mauvais usage du droit qu’on tente volontairement d’entraîner dans le champ du politique) alors que le que Nigéria s’est abrité derrière la CEDEAO qui partait du principe de rétablir l’ordre légal rationnel légitime selon les procédures de règlement des crises conformes à la charte de l’ONU et de l’UA. Ensuite, par l’apport d’un arsenal militaire à un pouvoir non légitime, ce qui sape le travail entrepris par la CEDEAO.

Son comportement a seulement été guidé par ses ambitions diplomatiques (idem pour le Nigéria) qui nécessitait de sa part, un choix géostratégique, mais dans la bataille pour la candidature au poste africain de membre du Conseil de sécurité à l’ONU (qui est le principal enjeu), sa tactique de soutenir un régime plutôt que le droit aura du mal à convaincre de sa neutralité dans cette crise et remet en cause sa posture de porte-flambeau de l’intégration africaine qui, selon les clauses d’Accra, passe par la consolidation des intégrations régionales. Il vient donc dans ce cas, de perdre des points. Mais ces points ont-ils été récupérés par le Nigeria ?

Par Wendata Zongo (IEP Bordeaux)
Email : mikizongo@yahoo.fr

Sidwaya

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