ENSEIGNEMENT PRIVE A OUAGADOUGOU : Ces établissements « hors-la-loi » !

vendredi 24 décembre 2010

Prolifération, ces dernières années, des établissements d’enseignement privés au Burkina Faso. Une alternative donc face à une demande que l’offre publique n’arrive plus à satisfaire. Mais cette prolifération suscite cependant de grandes inquiétudes. Certains aventuriers et autres affairistes avides de gain en ont fait leur champ de prédilection. Libre cours donc aux appétits cupides. Souvent avec la complicité de l’autorité, censée pourtant y mettre de l’ordre.

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Selon les statistiques officielles du ministère en charge des enseignements, environ 30 nouveaux établissements secondaires privés d’enseignement ont ouvert leurs portes, à la rentrée scolaire 2010-2011, dans la seule ville de Ouagadougou. Portant ainsi le nombre des établissements privés à environ 345, dans la capitale. Selon les prévisions, ce chiffre connaîtra une montée en flèche les années à venir. Au niveau du supérieur, on dénombre environ 48 écoles, instituts et autres universités privés dans la capitale burkinabè et ses environs. Pourtant, il y a quelques années, le nombre de ces établissements couvrait à peine les doigts d’une main.

Cet engagement du secteur privé est apparu comme une bouée de sauvetage, à un moment où l’Etat avait fini de montrer tous les signes de son incapacité à contenir une demande de plus en plus débordante. Toutefois, parmi ces « secouristes », beaucoup semblent s’être trompés de domaine. Le constat de terrain laisse croire que certains ont vite fait de confondre le domaine de l’éducation avec celui de commerce où le maître-mot est le profit, rien que le profit. Ainsi, la formation des élèves, supposée être la principale raison d’être de ces établissements, a cédé la place à l’affairisme sans vergogne. Selon les statistiques, parmi la pléthore d’universités, d’écoles et d’instituts privés qui constituent l’enseignement supérieur privé à Ouagadougou, seul un nombre infime dispose de la simple autorisation d’ouverture, exigée par les textes en vigueur. Ainsi, de nombreux établissements clandestins n’ayant la moindre caution administrative, pullulent dans la ville.

Complaisance de l’autorité

Les étudiants recrutés par ces structures « hors-la-loi » déboursent des sommes faramineuses pour suivre des cours claudicants, dans des conditions parfois très calamiteuses. A la fin, ils se voient délivrer un fameux diplôme qui, en réalité, n’en est pas un. Car n’ayant de reconnaissance que dans les limites de l’établissement. Sous informés, la plupart des prétendants aux diplômes de ces prétendues écoles supérieures privées, ne se rendent compte de l’arnaque que lorsqu’ils se présentent sur le marché de l’emploi avec leurs « parchemins ». Cette anarchie déconcertante dans un domaine aussi primordial que l’enseignement s’explique, selon certains promoteurs, par la complaisance de l’autorité.

En effet, selon des témoignages concordants, le ministère de tutelle a édicté des textes dont le respect aurait pu contribuer à assainir, un tant soit peu, le milieu. Mais certains ont choisi de les fouler aux pieds, souvent au vu et au su du ministère. Ce dernier ne fait pratiquement rien pour les dissuader. « Bien au contraire, on a souvent l’impression que le ministère se montre inutilement sévère envers les promoteurs qui s’efforcent de respecter les règles établis et laissent faire les truands », affirme un promoteur ayant requis l’anonymat. Il en veut, par exemple, pour preuve, la gestion de la publicité des établissements d’enseignement. Selon lui, voilà un domaine où il faut nécessairement mettre, le plus tôt, de l’ordre. Les clandestins recrutent en effet les étudiants en faisant miroiter des choses dont ils ne disposent pas en réalité.

L’arrêté à problèmes

Le ministère a institué un système de visa ; chaque établissement désireux de passer une annonce publicitaire dans un organe de presse devrait s’en enquérir auprès de ses services. Le constat est que la presse est inondée de publicités mensongères sans que rien ne soit fait. Par ailleurs, « comment comprendre qu’il puisse exister des cursus allant du CAP (Certificat d’aptitude professionnel) au Master, dans un même établissement ? », se demande l’un de nos interlocuteurs, médusé. L’enseignement supérieur privé au Burkina Faso est régi par un certain nombre de textes dont le décret n°2010 – 386/PRES/P M/ MESSRS/ MEBA/MASSN, portant réglementation de l’enseignement privé et l’arrêté n°2002– 110/MESSRS/SG/DGESS/CNESSP/SP, portant composition des cahiers des charges des établissements privés d’enseignement supérieur technique et professionnel. Ces cahiers des charges ont été jugés dépassés ; ils recèlent des contradictions, sources de nombreuses difficultés.

Les acteurs exigent une relecture de ces textes, mais cela ne semble pas enchanter le ministère qui traine le pas. Finalement, un atelier de relecture est organisé en mai 2009, à Ouagadougou. Mais là aussi, le problème ne trouvera pas de solution. Certains acteurs reprochent au MESSRS de n’avoir pas joué franc jeu. Les délais entre la réception des invitations et le début de l’atelier étaient si courts qu’il était quasiment impossible de préparer quoi que ce soit. Conséquence, l’atelier n’a pas eu lieu. Par la suite, s’est installé un cycle de tractations qui a permis de façonner le document afin d’obtenir une version jugée consensuelle. Depuis plusieurs mois, il se trouve sur le bureau du ministre pour signature. Jusque-là, rien ne filtre de son évolution.

Quid du secondaire

Si au niveau du supérieur, c’est surtout la reconnaissance des diplômes qui pose problème, au secondaire par contre, ce sont les infrastructures qui sont sources d’embarras. Pourtant, là aussi, existent des textes qui régissent la création, l’organisation et le fonctionnement des établissements. Par exemple, pour la construction des bâtiments devant abriter un établissement, il existe des normes que tout promoteur doit respecter. Un cahier de clauses techniques a même été élaboré à cet effet. Il prévoit expressément que « le promoteur doit disposer d’un terrain suffisamment grand pour abriter toutes les infrastructures requises », dont les aires de sport. Sans oublier les notions d’aération, de sécurité incendie et les exigences concernant la localisation géographique. L’article 18 de l’arrêté portant cahiers des charges des établissements privés d’enseignement secondaire dit ceci : « Le site de l’établissement doit être loin de toute entreprise pouvant perturber son fonctionnement : débit de boisson, décharge publique, grande voie de circulation, nuisances sonores… ».

Mais sur le terrain de la pratique, rien de tout cela. Lycée privé Wend-Manégré, sis au secteur 30, dans l’arrondissement de Bogodogo. Dans un concert bien nourri de vrombissement de gros camions et autres bulldozers, enseignants et élèves se démènent au quotidien pour dispenser et recevoir l’enseignement. En effet, non seulement cet établissement se trouve en bordure d’une voie de grande circulation, sur laquelle le ballet des cyclomoteurs et des véhicules de tout genre et de toutes les gabaries est quasi incessant, mais il est aussi pris en sandwich entre un garage de gros engins et un grand magasin de stockage où des camions remorques défilent en permanence. Quelques instants passés devant cet établissement, un matin du mois de novembre, nous a permis de mesurer la gravité de la situation et la galère des usagers de l’établissement. Et un élève de préciser que ce jour-là, la situation était nettement agréable, comparativement à d’autres. « En cas de devoir, c’est encore plus pénible, impossible de se concentrer », renchérit un autre. Le Wend-manégré, à l’instar de nombreux autres établissements de la ville, ne dispose pas d’infrastructures sportives. Pour les cours d’EPS (Education physique et sportive), les élèves doivent enjamber la grande voie pour rejoindre le terrain d’un camp militaire situé non loin de là.

Le plus déroutant dans tout ça…

Un peu plus loin, toujours dans le même secteur 30, non loin du site du SIAO. Groupe scolaire Espoir Tégawendé. En face de la grande porte d’entrée de cet établissement, se trouve un débit de boisson. « Maquis 730 Takborsé », c’est l’attraction des élèves, une fois l’heure de la recréation sonnée. Le lycée Saint-Benoît est une autre incarnation de ces lycées manifestement « hors-la-loi ». Cet établissement, situé au cœur du quartier Dapoya, que certains appellent quartier des mille maquis, au regard du nombre incalculable de débits de boissons, semble rassembler, à lui seul, toutes les tares du milieu. En y arrivant, c’est l’insalubrité des lieux qui retient l’attention au premier abord. Comme si le mot propreté n’existait pas dans le vocabulaire des responsables des lieux, le petit espace faisant office de cour de recréation est l’incarnation de l’insalubrité. Dans les recoins des murs poussifs, les toiles d’araignée se le disputent aux amas de poussière. Un clin d’œil aux élèves et ils ne retiennent plus le flot de leurs ressentiments. O. L se dit totalement déçu du lycée qu’il fréquente depuis seulement 2 mois.

De la présentation qu’on lui en avait faite à la réalité du terrain, il y a mille lieux. Absentéisme chronique des enseignants, état des lieux « dégueulasse », absence de terrain de sport… Les défaillances sont à la pelle. Ici aussi, pour les cours d’EPS, témoignent les élèves, il faut parcourir près de trois kilomètres, dans une circulation aussi démentielle que celle de la zone, pour rejoindre un espace vide situé de l’autre côté de la Cité An III. Au lycée Newton, situé non loin du marché central de Ouagadougou, c’est à peu près la même distance que les élèves parcourent pour rejoindre le terrain du Mogho Naba, quand vient l’heure des cours d’EPS. Très souvent, ce sont des bâtiments conçus et destinés au départ à un usage autre que l’enseignement qui sont loués et reconvertis en écoles. Il va donc de soi que de tels bâtiments ne puissent pas satisfaire aux exigences en la matière. Le collège privé Cheick Anta Diop (CPCAD), situé en face de la mairie de Bogodogo, est un exemple vivant. Véritable déglingue, cet établissement est une vraie catastrophe… Un vieux bâtiment inachevé présentant un visage des plus dégoûtants, c’est ce que ce promoteur a trouvé de mieux à proposer à ses élèves.

« A cette allure-là, Cheick Anta Diop doit être en train de se retourner dans sa tombe ! », ironise un élève, au regard de l’état du bâtiment au flanc duquel trône la pancarte portant le nom de l’illustre historien. Le plus déroutant dans toute cette situation, c’est que tous ces établissements ainsi décrits, figurent sur une liste publiée par le MESSRS comme étant celles des établissements reconnus comme répondant aux normes. Mais à quelles normes ? En tout cas, pas celle consignées dans les textes et connues de tous. Une pratique pernicieuse serait très répandue dans le milieu et présentée comme la sève nourricière de cette anarchie entretenue dans l’enseignement privé : certains cadres du ministère tireraient des revenus très substantiels de cette situation et l’entretiennent ainsi pour pérenniser leurs intérêts. En effet, lorsque ces cadres indélicats savent qu’un établissement n’est pas en règle vis-à-vis de la loi, ils contactent le fondateur et l’informent qu’une mission de contrôle se prépare à venir dans son établissement. Pour éviter ce contrôle qui risque de conclure à la fermeture de son établissement, il lui est demandé de verser une certaine somme allant souvent jusqu’à 500 000 FCFA. Conscient de sa situation irrégulière, le promoteur s’exécute dans la plupart des cas. Ainsi, cette anarchie organisée aurait encore de beaux et longs jours devant elle !

Aveu d’impuissance !

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Ludovic Bouda

Du côté du ministère, on ne manque pas d’argument pour tenter de se dédouaner. Tout en affirmant que le ministère n’a pas les ressources humaines et matérielles nécessaires pour suivre de près ce qui se passe sur le terrain, le directeur de l’enseignement privé, Ludovic Bouda, se refuse de dire que son département est impuissant face à la situation. Son argumentaire est le suivant : « C’est excessif de parler de pagaille ; le ministère fait des efforts mais, à lui seul, il ne peut résoudre tous les problèmes. Il faut que les parents d’élèves jouent leur partition. Avant d’inscrire leur enfant dans une école, il faut prendre le soin de s’assurer que ce dernier est reconnu et dispose des documents officiels requis. Ils doivent exiger des fondateurs qu’ils leur présentent lesdits documents avant de s’engager… ». N’est-ce pas trop demander aux parents qui, du reste, sont pour la plupart illettrés ? N’est-ce pas au ministère de se montrer plus rigoureux en procédant par exemple à la fermeture systématique des établissements non autorisés, comme les textes le prévoient ?

A ces questions, Ludovic Bouda répond, en affirmant que les choses sont plus délicates et plus complexes qu’elles ne le paraissent. « On ne peut pas fermer une école comme on peut fermer une boutique. Dès que l’école ouvre ses portes et que des élèves y sont déjà en cours, on ne peut pas venir un matin et procéder à sa fermeture. Les promoteurs indélicats sont conscients de cette délicatesse et ils en profitent… », remarque-t-il, quelque peu désemparé. S’agissant de la publicité mensongère dans les médias, le directeur de l’enseignement privé pense que ces derniers ont leur part de responsabilité engagée. Le ministère n’a pas les moyens de faire le gendarme dans les différents médias pour contrôler les annonces à diffuser. C’est aux responsables de médias, conformément aux textes en vigueur, d’y contribuer, en veillant à ce que tout ce qui arrive comme publicité sur les établissements d’enseignement bénéficie d’un visa dûment délivré par le ministère.

Par Y. Ladji BAMA

Le Reporter

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