Affaire Oumarou Clément Ouédraogo : un fou traîné à la barre ?

vendredi 18 février 2005

Les assises criminelles se sont ouvertes depuis le 15 février 2005 à la Cour d’appel de Ouagadougou. Comme à l’accoutumée, plusieurs dossiers sont inscrits au rôle : détournements, vols aggravés, viols, escroqueries, meurtres, tentative d’assassinat, assassinats.

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Si l’affaire Saül Traoré, jugée mercredi 16 et jeudi 17 est très attendue, il y a également un autre dossier, celui d’Oumarou Clément Ouédraogo, qui retiendra l’attention, à cause de sa connotation politique. Il sera en principe appelé ce matin. Le drame ayant eu lieu en 91, cette affaire n’est pas de fraîche date. Voici un rappel de ce qui a été, depuis lors, baptisé « Affaire OCO ».

Le lundi 9 décembre 1991, vers 19h 30 mn, Blaise Compaoré a déjà prononcé son discours à la nation à la Radio nationale, quelques jours après sa victoire à l’élection présidentielle du 1er décembre. A quelques encablures de la présidence, à l’hôtel Indépendance pour être plus précis, c’est la fête. Des manifestations qui entraient dans le cadre des festivités marquant le trentième anniversaire de cette auguste maison étaient organisées.

Soudain, côté sud, une détonation retentit. A l’intersection des rues de la Résistance et Agostino Neto, deux corps gisaient, projetés de leur véhicule par l’explosion d’une grenade : ceux d’Oumarou Clément Ouédraogo, mort sur le coup, et d’Habibata Bologo, grièvement blessée. Presqu’au même moment, Tall Moctar, premier responsable du Groupe des démocrates révolutionnaires (GDR), ex-membre de la Coordination du Front populaire, est pris en chasse sur la voie de Fada qui traverse la Forêt classée. Criblé de balles, il sera abandonné à son triste sort. Transporté d’urgence à l’hôpital, il sera par la suite évacué en France, d’où il reviendra quelque six mois plus tard. Lui, au moins, a eu la vie sauve, mais il reste marqué à vie et physiquement diminué.

Quatorze ans après, c’est toujours en s’appuyant d’une canne qu’il se déplace. Pour en revenir à la « tuerie de l’Indé », si la seconde personne, Dame Habibata Bologo, qui était avec le conducteur cette nuit-là, peut être qualifiée d’anonyme, il n’en est pas de même pour Oumarou Clément. Ancien ministre délégué auprès de la Coordination du Front populaire, il avait démissionné de cette structure et de l’ODP/MT avec fracas, pour créer le Parti du travail du Burkina (PTB). Il devint ainsi un fervent partisan de la conférence nationale souveraine, à travers la Coalition des forces démocratiques (CFD), où s’était regroupée l’opposition radicale dans un pays qui venait de sortir de l’Etat d’exception.

Pour Nindaoua, la responsabilité du pouvoir est entière

Comme c’est la règle en pareille situation, on se renvoie la balle et c’est la réponse du berger à la bergère, une attitude qui n’aide nullement à décrypter l’imbroglio. Pour le numéro deux du PTB à l’époque, Alain Nindaoua Sawadogo, ancien recteur de l’Université de Ouaga, c’est clair : « ...La mort de Clément est le couronnement logique d’une suite de menaces et de violences dont les militants de notre parti ainsi que les dirigeants d’autres partis avaient fait l’objet auparavant... Notre retrait de l’ODP/MT pour créer le PTB est peut-être la cause de toutes les menaces et agressions dont nous avons été victimes. La responsabilité du pouvoir est entière dans ce crime, qu’il l’ait exécuté ou pas ».

Tel bien sûr n’est pas, loin s’en faut, l’avis de l’autre côté, à l’ODP notamment, où l’on objecte que sachant justement qu’il serait le premier suspect, le régime n’avait nul intérêt à commanditer ce forfait. Des arguments qu’on retrouvera un septennat plus tard quand viendra le tour de notre confrère Norbert Zongo d’être occis. Naboho Kanidoua, alors tout-puissant secrétaire général de l’ODP/MT, parla de sabotage anti-pouvoir. « Pour nous, la CFD en serait l’auteur compte tenu des incitations à la violence, aux menaces et injures que cette association prônait quelques jours avant ... Il n’est pas exclu que la CFD ait perpétré ces attentats pour discréditer le pouvoir en place ».

Il y aura un autre point de vue, émanant cette fois d’un militaire. « Etant du pouvoir, je pense que ce crime ne profite à personne ; encore moins au pouvoir », à l’époque dit le commandant Gilbert Diendéré, qui a toutefois admis que le coup a été exécuté par des gens rompus au maniement des armes de guerre dans toutes les positions.

Qui était Oumarou Clément Ouédraogo ?

Mais quels que soient les arguments et les contre-arguments avancés par les uns et les autres, il est au moins une chose sur laquelle tous s’accordaient : le pays venait de perdre un intellectuel de haut vol. Car celui qui venait de succomber d’une manière si dramatique avait fait un parcours académique et professionnel sans faute, avant de militer activement dans la politique. Né en 1945 à Yako, père de quatre enfants, il obtiendra son CEP en 1960, avant de réussir au baccalauréat sciences expérimentales à l’Ecole normale de Ouagadougou en juin 67.

Après le secondaire, il entrera à la Faculté de sciences de Dakar puis à celle de Marseille. Ses études seront successivement sanctionnées par une licence et une maîtrise de physiologie animale en juin 71 ; ensuite un DEA de neurophysiologie et un doctorat de 3e cycle de physiologie respiratoire en 1973. Plus tard, à l’université de Tours, il obtint un doctorat de physiologie animale (physiologie cardiaque) en 1981. Sa carrière académique le mènera du statut d’assistant de physiologie animale à maître de conférences. Il sera même assistant associé de physiologie animale à Tours en France.

Concernant sa carrière administrative, on peut mentionner, de façon chronologique, ses nominations comme chef du Département de biologie à l’Institut supérieur polytechnique, directeur de cet Institut, Recteur de l’université de Ouagadougou, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, ministre délégué auprès de la Coordination du Front populaire, où il était secrétaire chargé des Affaires politiques. Le 3 avril 90, désapprouvé par le bureau politique, il est exclu de ce bureau et également du Comité central de l’ODP/MT. Sa mort constitue une grosse perte pour le monde universitaire, car Oumarou Clément Ouédraogo était de ceux qui avaient, comme on dit, une « bonne moutarde » dans la tête.

Après l’attentat, une commission d’enquête est installée

Par décret 91-0452 bis/PRES du 19 décembre 1991, une commission spéciale d’enquête avait été créée à l’effet d’investiguer sur les attentats de ce 9 décembre, qui ont coûté la vie à Oumarou Clément et blessé gravement le premier responsable du GDR, Tall Moctar. Faisaient partie de cette commission, le Mouvement burkinabè des droits de l’homme (MBDHP), des représentants des partis politiques et du gouvernement.

Mais ni l’enquête de la gendarmerie ni la commission spéciale du 9 décembre 1991 n’ont réussi à identifier la main ou les mains qui ont frappé cette nuit-là. Et pas davantage le ou les commanditaire(s). Dès le 11 décembre, une première piste semblait cependant se dessiner. Un individu avait en effet déclaré à un journal avoir été témoin oculaire de l’attentat. Malheureusement, ce quidam avait requis l’anonymat ou plutôt avait refusé de décliner son identité. Tout au plus s’était-il laissé enregistrer, mais la cassette, selon la commission d’enquête, n’a pu être utilement exploitée.

Deux autres pistes allaient s’ouvrir, a priori plus prometteuses, mais qui, au bout du compte, s’apparenteront à une histoire de fous ; c’est même peu dire. Et vous en verrez le pourquoi, car nous allons nous focaliser sur celle de Yacouba Ouattara, puisque finalement, c’est lui qui répondra devant les tribunaux, lors de ces présentes assises.

Les versions abracadabrantes du sieur Ouattara

Sur alerte de la section PTB de Diébougou, la commission avait été informée du passage insolite de ce sous-officier (il était sergent) dans cette ville peu après le 9 décembre. Il disait avoir été arrêté et torturé comme coupable de l’attentat, et qu’il aurait réussi à s’échapper et cherchait de l’aide pour rejoindre le Ghana voisin.

Lors d’une première audition, Yacouba Ouattara a déclaré en effet avoir été appelé à Ouagadougou le 21 décembre, interpellé avec trois autres personnes, interrogé puis gardé dans les locaux de la Sûreté nationale, d’où il aurait réussi à s’évader. Vérification faite tant à la Direction générale de la police qu’au Conseil de l’entente, il s’avéra que le sieur Ouattara n’avait été inquiété par personne.

Lors d’une seconde audition, l’homme se rétracta, niant ses affirmations antérieures, fondant quelquefois en larmes. Pourquoi cherchait-il alors à fuir vers le Ghana ? « Sur les traces d’un Béninois du nom d’Okpecha John Smith », a-t-il répondu. A son chef de corps (des sapeurs-pompiers de Bobo-Dioulasso), il donnera une autre version des raisons de son absence du 21 décembre : il se serait absenté, dit-il, parce qu’il avait obligation de commettre un meurtre rituel pour venger sa sœur.

Yacouba ira plus loin dans ses assertions contradictoires. C’est ainsi qu’il déclarera avoir été touché par un certain Lassina Lasso, qui lui aurait demandé comment éliminer un homme avec un explosif. Il poursuivra en disant que le soir même, il aurait reçu la visite de quelques éléments commandos motorisés (ECM), lesquels voulaient savoir pourquoi « ils » avaient neutralisé Clément avec tant de maladresse. Il affirma que depuis, il était l’objet de menaces. Raison pour laquelle il avait nourri le dessein de quitter le pays.

Une vérification a permis de savoir que toutes les personnes citées n’ont jamais existé ou n’étaient plus de ce monde à l’époque concernée. Dernière version : Yacouba Ouattara laisse entendre qu’il avait fui suite à la disparition d’une somme de, tenez-vous bien, 20 000 FCFA, produit d’une cotisation, qu’on lui avait confiée. Face à tant de versions et de contre-versions, la commission avait transmis Yacouba Ouattara au juge d’instruction, mais avait surtout ordonné une expertise psychiatrique.

Un accusé qui ne semble pas jouir de toutes ses facultés

Parmi les dossiers des présentes assises, figure donc l’affaire Oumarou Clément, qui refait surface après avoir été programmée une première fois pour les assises d’août 2003. Pour le procureur général, Abdoulaye Barry, qui avait donné une conférence de presse pour annoncer les assises criminelles, l’affaire « OCO » n’avait pu être jugée en son temps pour des raisons techniques, les délais prévus par la loi pour notifier à l’accusé son arrêt de renvoi n’ayant pas été respectés.

Aujourd’hui, Ouattara Yacouba, militaire suspendu depuis son inculpation, qui se trouvait dans la région des Hauts-Bassins, a été retrouvé ; et c’est lui qui sera devant les juges le 18 février 2005, pour assassinat et tentative d’assassinat, dans le cadre des assises criminelles qui se sont ouvertes depuis le 15 février à la Chambre criminelle de la Cour d’appel de Ouagadougou. Mais à lire ses versions qui paraissent décousues, et sous réserve des conclusions des examens psychiatriques, on se demande bien si ce monsieur, qui sera sur le banc des accusés le 18, pourra permettre de faire la lumière sur cette affaire, restée pendante 14 années durant.

Sans préjuger des débats qui s’ouvriront en principe aujourd’hui, on peut raisonnablement craindre qu’au bout du compte, l’affaire soit jugée sans que le droit soit dit, et que le pauvre bougre qui sera appelé à la barre soit chargé de tous les péchés des vrais criminels.

Issa K. Barry

Sources : Archives Observateur Paalga et Observateur Dimanche

L’Observateur Paalga

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