Femme et vie politique au Burkina Faso

samedi 18 janvier 2014

Au Burkina Faso, les femmes représentent plus de la moitié d’une population d’environ 16 millions d’habitants. En dépit de cette supériorité numérique, elles contribuent très peu à la vie politique alors qu’elles constituent paradoxalement un potentiel électoral important. De quoi se justifie ce type de paradoxe qui encadre notre contexte politique ? Quelle est la situation actuelle de la participation des femmes à l’animation de la politique au Burkina ? Quels obstacles freinent-ils la participation des femmes à la vie politique ? Quelles stratégies peut-on mettre en place pour accroître leur participation ? Tels sont quelques éléments de réflexion abordés dans cet article.

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Femme et vie politique au Burkina Faso

I/ Des cas d’implication des femmes en politique

Il faut noter une prise de conscience accrue quant à la nécessité d’impliquer les femmes en politique même si leur niveau de participation reste encore faible. Ainsi, les 30% de quota genre proposé peine à être traduite en réalité. A l’exception de l’ADF/RDA qui frise les 25% dans son bureau exécutif, les autres partis dont le CDP semblent ou même demeurent réticents à ce quota et tournent entre 2 et 5%. Au niveau du gouvernement, on compte de plus en plus de femmes à des postes ministériels. Mais il reste un effort important à consentir de la part de tous les acteurs politiques pour assurer une pleine participation des femmes en politique. Cela passe nécessairement par une série de mesures dont l’application garantira des résultats probants.

Lors des législatives et municipales de décembre 2012, obligation était faite aux partis politiques d’inscrire au moins 30% de femmes sur leurs listes électorales, conformément aux dispositions de 2009. Cette obligation a été traduite dans les listes de certains partis mais d’autres ont argué l’absence de militantes pour ne pas la respecter. Cet état de fait s’est traduit dans les résultats des élections.

Ainsi, à l’issue des législatives, sur les 127 députés, seulement 16 sont des femmes soit moins de 13%. Aux municipales, on notera un nombre important d’élues mais leur participation est reléguée au second plan. En effet sur l’ensemble des maires, seul un effectif insignifiant concerne les femmes.

Les femmes occupent des postes de responsabilité au sein de l’administration publique mais pour les hautes fonctions, il faut noter que leur représentativité est faible. Ainsi, parmi les hauts responsables, seule la fonction de Médiateur du Faso est confiée à une femme.

Parmi les postes de président, vices présidents et présidents de commission à l’Assemblée Nationale, les postes occupées par nos sœurs sont quasi inexistantes.

Ces statistiques ne reflètent ni le quota genre que nous sommes en droit d’attendre ni la représentativité numérique au sein de la population. Quels sont alors les facteurs explicatifs de cette sous-représentativité ?

I /Les facteurs expliquant l’exclusion des femmes du terrain politique

1-Les facteurs socio culturels

Tout d’abord, il y a des facteurs socio culturels. Dans le contexte burkinabè, la femme est souvent présentée comme exclusivement cantonnée aux tâches domestiques et à la garde des enfants. Ainsi, elle n’a ni droit à la parole, ni droit à l’action. Ce principe qui caractérise la plupart de nos civilisations n’est pas sans effet sur la vie politique héritée de la colonisation. En effet, la gestion du pouvoir ne semble pas seulement réduite au modèle occidental. Elle est aussi marquée par des représentations d’ordre culturel, parfois de manière systématique mais le plus souvent de manière inconsciente. Autrement dit, nos conceptions socioculturelles africaines agissent sur la sphère politique.

Ainsi, tout comme les femmes sont exclues sur la base de paradigmes culturels forts coercitifs, elles le sont également au plan politique. D’ailleurs il est couramment admis à tort que la femme n’est pas faite pour gouverner. Ce type de représentation conduit nécessairement à exclure les femmes de la politique. Et contrairement à ce que l’on peut penser, certains intellectuels restent hostiles à tout changement dans le sens d’une amélioration du statut de la femme. Ainsi, il apparaît que le poids de la tradition est bien difficile à lever. En effet, l’accès à l’éducation, en dépit des nombreux efforts faits dans ce sens, reste malheureusement un privilège réservé aux garçons. Partant, les femmes ne peuvent plaider pour leur propre cause étant donné le défaut d’instruction.

2-Les insuffisances institutionnelles

Il n’y a pas d’instruments juridiques coercitifs susceptibles d’assurer la participation des femmes à la vie politique. Le quota genre de 30% tel qu’encouragé reste à quelques égards mineurs une théorie dans de nombreuses sphères de décision et dans les partis politiques. Lors des élections de décembre 2012, l’inscription des femmes sur les listes électorales n’a été faite que dans le but de bénéficier de la subvention de l’Etat ; en effet, les femmes inscrites sur ces listes étaient à des rangs tels qu’il était impossible qu’elles soient élues.

Cela a eu pour conséquence d’exacerber la sous-représentativité des femmes à l’Assemblée Nationale et dans les conseils municipaux. Dans les institutions et dans le Gouvernement, les femmes occupant des postes de responsabilité restent minoritaires. Cette situation n’est pas de nature à assurer la participation des femmes à la vie publique. Qui plus est, de nombreuses femmes, sous l’assaut des préjugés défavorables en leur endroit développent un complexe d’infériorité et un sentiment d’incapacité à gouverner ou à assurer le fonctionnent d’un service public. Ceci constitue un obstacle majeur et ne permet pas à la femme, du moins à certaines femmes de prendre conscience de leurs potentialités, et partant, de mener un combat conséquent.

On a même l’impression que dans certains milieux, le statut de femme rime avec faiblesse à tous points de vue, à telle enseigne qu’être femme ne semble plus procurer de la satisfaction et qu’il faille chaque fois lutter et être constamment aux aguets pour mériter son poste et s’y imposer ! Mais ce complexe tant développé et entretenu témoigne d’une aliénation culturelle, d’une atteinte portée à l’être même de la femme, pourtant partie intégrante de l’humanité et qui a surtout d’énormes potentialités pour assurer le développement du Burkina Faso.

Mais cette domination exercée sur les femmes, et les préjugés sous-jacents à cela existent même dans la tradition occidentale. En effet, dans l’antiquité grecque, les femmes n’ont jamais joui des mêmes droits que les hommes. Conscient qu’une société épanouie suppose des contributions apportées par les femmes, Platon tenait un plaidoyer dissonant dans ce contexte antique, en soutenant qu’une société qui n’éduque ni n’emploie les femmes, est comparable à un homme qui ne se servirait que de son seul bras droit. Du reste, il est évident que la stigmatisation du statut de la femme est un obstacle majeur à leur implication dans la vie politique.

III/ Quelques stratégies pour l’insertion des femmes en politique

Tout d’abord, il importe d’insister sur le quota genre, voire en faire un principe coercitif pour tous les partis politiques. Il devrait devenir un des critères de démocratie et de bonne gouvernance au sein des partis politiques. La coercition consistera à imposer qu’on alterne l’ordre entre hommes et femmes dans les listes électorales.

Ensuite, il importe de combattre les nombreux stéréotypes véhiculés à l’endroit des femmes, ce sont des entraves majeures à l’implication des femmes en politique. Cela suppose entre autres des méthodes de sensibilisation intense avec le concours bien sûr des médias.

Enfin, la scolarisation de la jeune fille et l’alphabétisation des femmes sont une condition indispensable, car dit-on souvent « l’ignorance est mère de tous les maux ». En effet, sans instruction, aucune participation effective des femmes n’est possible. A ce sujet, il faudrait envisager des mesures coercitives pour l’instruction des femmes. Aussi convient-il de renforcer les dispositifs institutionnels existants pour la cause de la femme, comme par exemple le ministère de la promotion de la femme et du genre. Cela implique un appui financier accru en vue de permettre au dit ministère de mieux défendre la cause de la femme. Il importe également d’aider les femmes à asseoir une association nationale des femmes du Burkina Faso, avec un bureau exécutif et des structures déconcentrées dans les différentes provinces sous l’égide du ministère de la promotion de la femme et du genre. Ceci accroitra sans doute la visibilité des femmes, et partant, leur capacité à entreprendre et à contribuer à la gestion de la chose publique.

Par ailleurs, il serait juste que les organisations de la société civile inscrivent le combat pour les droits de la femme dans leurs revendications.

Conclusion

En somme, il faut noter que l’introduction des quotas permet tant soit peu de prendre en compte les femmes dans les sphères de décision et dans les partis politiques. D’ailleurs de nombreuses ONG en font un critère de partenariat avec certaines formations associatives. Quoiqu’il en soit, le combat pour l’insertion des femmes en politique reste un combat de longue haleine, au regard des nombreux préjugés socioculturels sur lesquels reposent la discrimination des femmes. De ce fait, un travail de sensibilisation assorti d’initiatives fortes assurant la visibilité des femmes apportera une avancée notable pour l’implication des femmes en politique.

Dr KABORE Madeleine ép KONKOBO ,
Chercheure à L’INSS/CNRST Burkina Faso

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