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Prostitution à Ouagadougou : Les filles burkinabè prennent du galon

lundi 26 juin 2006.

 

La prostitution, le plus vieux métier du monde, dit-on. Jadis pratiquée au pays des hommes intègres par des femmes de nationalité étrangère, la prostitution est devenue, depuis une décennie, aussi l’affaire des "nationales". Les étrangères ont progressivement été remplacées par nos soeurs burkinabè.

Diverses raisons les poussent à pratiquer ce métier, et elles en dépendent maintenant, presque pour toujours. Comme des criquets pèlerins, ces travailleuses du sexe ont envahi toutes les artères de la ville de Ouagadougou, au mépris du respect des moeurs, et au grand bonheur du mal du siècle, le VIH/Sida .

Il était 23 h quand nous arrivâmes sur l’avenue Kwame N’krumah. Sur cette avenue, le sexe s’expose comme à la foire, et on y croise toutes sortes de prostituées. Elles sont relativement jeunes, avec une silhouette multiforme et toutes vêtues d’habits transparents, légers et très courts, laissant apparaître des parties intimes de leur corps. On aperçoit des tatouages de tous genres (coeur, flèche, dragon, scorpion et langue) à même la peau de ces "belles de la nuit".

Phénomène de piercing aidant, certaines se font même percer le nez, la langue ou les paupières pour y incruster des bijoux de valeur. "Dans la rue, nous sommes victimes de toutes sortes de tracasseries : abus sexuels, viols, coups et blessures, etc. de la part des délinquants", affirme Franka, racoleuse libérienne de 26 ans, orpheline de père et de mère. "Cela fait 5 ans que j’ai quitté mon pays à cause de la guerre. Je suis l’aînée d’une famille de 4 enfants dont je dois m’occuper de la scolarité".

L’offre dépassant la demande, les prix ont baissé et la passe se négocie entre 3 000 et 5 000 F CFA, les frais d’hôtel ou de chambre de passe en sus", ajoute-t-elle. Elles prennent toutes sortes d’excitants (alcool, café, cigarette, drogue) pour se mettre en train. Celles assises sur les terrasses des maquis sont les plus nanties. Elles viennent en voiture ou à moto ; elles ne pratiquent pas une prostitution de subsistance, et pour les approcher, il faut nécessairement passer par des proxénètes. Elles sont assises au Taxi Brousse, au Moulin Rouge, au Pili Pili, au Show-biz, et leurs clients préférés sont les Blancs.

Des Burkinabè parmi les prostituées

De grands maquis tels que le Nandjelet, le Stade de France, le Nopegali, le Royal, le Pouvoir, le Rumbeck, le Sérum 4x4, le Casino, la Garde Plus sont davantage prisés par ces prostituées. Mais c’est sur l’axe Casino-Garde Plus que la prostitution juvénile est de plus en plus pratiquée, pour le plus grand plaisir des consommateurs de chair fraîche. Chaque nuit, des jeunes filles burkinabè - certaines à peine pubères - sillonnent les deux abords de la voie, à la recherche de clients.

Lorsqu’elles aperçoivent une personne en voiture ou à moto qui stationne, elles ont toutes les yeux rivés sur celle-ci et lui font des signes ne prêtant pas à équivoque et tendant à l’attirer. Le plus souvent elles sifflent. Si quelqu’un est intéressé, des chambres de passe sont à moins de 200 m, où le couple circonstanciel peut satisfaire ses besoins en échange d’espèces sonnantes et de sensations fortes pour l’une et l’autre des parties.

Il y a aussi des espaces vagues ou des coins à l’air libre qui sont exploités sans retenue. Lorsque nous sommes arrivés sur cet axe Casino-Garde Plus, il était 1h du matin. Deux filles adossées à l’arrière d’une voiture nous interpellent "Eh ! monsieur, venez, on va s’entendre, c’est pas cher".

En cette fin de semaine, l’ambiance était au rendez-vous, les racoleuses boivent, dansent et fument à leur aise. On discute entrelacés et on embarque. Une d’entre elles, qui a requis l’anonymat, nous confie : "Les jours ordinaires, je peux sortir avec 3 à 5 clients. Par contre les week-ends, c’est au-delà des 5".

Et d’ajouter : "L’argent de la prostitution n’est pas béni. Même si tu gagnes 100 000 F CFA en une seule nuit, le lendemain cet argent te file entre les doigts. Des clients me font souvent des propositions indécentes (rapports sexuels non protégés), mais j’ai toujours refusé", conclue-t-elle.

L’argent gagné à la sueur des fesses

La plupart de ces filles viennent des villes secondaires du Burkina, et l’argent gagné à la sueur des fesses sert à nourrir la famille, à payer le loyer.

Côté est de la cité universitaire de la Patte- D’oie. Là se trouvent des chambres de passe où nous avons fait un tour discrètement. A l’entrée, il y a des filles qui font des va-et-vient. Un gardien veille devant l’entrée. A l’intérieur se trouve un homme d’un âge avancé, assis sur une chaise avec une table à côté. On y trouve des Burkinabè et des Nigérianes. Nous avons pu arracher quelques mots à Zalissa, qui dit avoir 23 ans et serait mère d’un enfant de 6 ans, que le père n’a pas reconnu.

Elle a été chassée du village par son père qui en avait marre de ses sorties nocturnes. Elle a rejoint sa tante, une veuve qui vit au Kourittenga. L’absence des trois plats quotidiens l’a contrainte à sortir chaque nuit chercher de quoi se mettre sous la dent. Elle vend ses charmes depuis un an seulement mais est déjà à bout de souffle. Elle affirme que dès qu’elle trouvera un travail décent, elle rompra avec cet univers.

A la Gazelle, ex-Bagdad, autre haut-lieu de la prostitution qui a rouvert son maquis en décembre dernier, après plus de deux ans de fermeture, l’ambiance était quelque peu morose. Lorsque nous tentons d’approcher le responsable, il nous fait savoir qu’il a en mémoire le reportage d’un de nos confrères qui a fait le tour du monde et a, selon lui, occasionné la fermeture de son maquis.

Après moult tractations, il accepte de parler. Toutefois, il refuse catégoriquement de nous donner son chiffre d’affaires et le nombre de filles qui travaillent dans son maquis. Mais, grâce à un coup d’oeil rapide, nous constatons la présence d’une vingtaine de filles (toutes de nationalité nigériane). "L’affluence n’est plus comme avant, ce qui a provoqué la chute de notre chiffre d’affaires, qui s’élevait à des millions de francs CFA. "Nous travaillons beaucoup avec les associations de lutte contre le Sida telles que le projet Sida III et le PAMAC, dans le but de réduire la propagation du VIH/Sida. Nous inculquons aussi aux filles des comportements sexuels responsables. Par ailleurs, nous les réferons aux centres de soins pour un suivi ou des examens médicaux", dit-il. Avant d’ajouter qu’en tant que responsable, "son but n’est pas seulement de faire du profit mais de contribuer aussi à la réduction de la propagation du VIH/Sida".

Plus de 100 chambres de passe à Ouaga

Selon Mme Marie Paule Compaoré, directrice de l’Action sociale et de l’Education, l’augmentation significative des chambres de passe est un facteur favorisant de la prostitution. Aucun texte au Burkina n’autorise l’ouverture de chambres de passe sur des sites à usage d’habitation. Mais, visiblement, 80% des chambres de passe à Ouagadougou sont situés sur ces sites, au mépris des textes en vigueur.

Une étude menée par cette direction de la commune, en Avril 2004, avait permis de dénombrer près de 100 chambres de passe dans la capitale (10 à Sig-noghin, 15 à Nongr-Massom, 24 à Boulmiougou, 27 à Baskuy et 23 à Bogodogo). Elle avait permis également aux autorités communales d’échanger avec les propriétaires de ces chambres de passe en vue de trouver des solutions idoines à la question.

Un réseau bien structuré

La prostitution pratiquée par les Nigérianes, par exemple dans la ville de Ouagadougou, est un réseau bien structuré et soutenu par des parrains. Ces parrains ont pour mission d’entretenir le trafic, en faisant venir du Nigeria des jeunes filles, à qui ils promettent l’Europe. Ces filles, à leur grande surprise, se voyent confier à des "mamans" qui sont chargées, à leur tour, de les mettre progressivement dans le circuit de la prostitution.

Depuis le Nigeria, les parrains payent le transport de ces filles jusqu’à Ouagadougou, à hauteur de 50 ou 80 000 F CFA (transport, frais de route et papiers y compris). Avant leur départ, une sorte de rite est organisé, au cour duquel les poils du corps et les ongles sont coupés et offerts en sacrifice. Elles donnent ainsi leur parole devant les fétiches de rester fidèles à leurs parrains. Elles sont alors "vendues" aux "mamans" entre 150 et 250 000 F CFA, suivant leur apparence physique (beauté, forme). Elles doivent se prostituer pour payer la coquette somme de 400 ou 500 000 F CFA à leurs nouvelle propriétaire.

Une partie de l’argent obtenu de la prostitution est envoyée aux parents pour réaliser des projets au pays, et payer, entre autres, les frais de navigation de leurs petits amis dans les cyber-cafés, nous a confié un ex-garde du corps.

Sur les sites de prostitution, de nombreuses activités rémunératrices se créent. Le manque d’emploi a conduit certains jeunes des quartiers où se trouvent ces sites à se transformer en proxénètes ou en gardes du corps des prostituées. Des gérants de parking jusqu’aux tabliers, en passant par les gérants de télecentre et les marchands ambulants, chacun tire profit de l’activité.

Sont vendus des produits prohibés et de la drogue, sorte d’adjuvant pour ces prostituées. Ce sont également des lieux où se développe le grand banditisme. En ces endroits, des clients ont été victimes d’agression de la part de gardes du corps ou de délinquants. Et tout cela, c’est le lot des prostituées et de leur clientèle.

Boukari SIGUE, Collaborateur


La commune combat le fléau

Mme Marie Paule Compaoré, conseiller des affaires sociales, sociologue et directrice de l’Action sociale et de l’Education, nous résume ici les actions entreprises et celles à entreprendre par la commune de Ouagadougou en faveur des racoleuses.

"Dès le premier mandat du Conseil municipal la question de la prostitution, ainsi que sa réduction étaient une préoccupation pour les autorités. Et depuis, un plan d’action a été mis en place afin de combattre ce fléau. Ce qui est déplorable, c’est qu’il y a de plus en plus de mineurs et de filles scolarisées qui abandonnent l’école pour s’adonner à cette pratique.

Le Burkina ayant ratifié la convention relative aux droits des enfants, cette convention doit prendre en compte toutes les catégories d’enfants (garçons ou filles de la rue). Au tout début de notre combat, j’ai hébergé une racoleuse de 15 ans qui était enceinte. A travers elle, nous avions pu rencontrer ses collègues, avec lesquelles nous avons entrepris des séances de formation.

Dans le cadre du projet Sida III, nous avions eu à former 20 racoleuses et 10 personnes ressources qui sont en même temps des pairs éducateurs. Nous avons créé plus de 20 groupes de solidarité à travers la ville de Ouagadougou pour susciter un esprit de solidarité au sein de ces filles. Nous avons eu également une rencontre avec une trentaine de racoleuses en présence du maire de la ville de Ouagadougou, en 2003.

A l’issue de cette rencontre, nous en avons eu une autre avec 60 racoleuses ainsi que leurs familles, dans le but de favoriser leur retour en famille. Le but de ces formations est de les responsabiliser sur leur santé sexuelle, et de trouver les voies et moyens pouvant permettre leur réinsertion dans la société.

Nous avons pu faire sortir de cette prostitution deux filles titulaires du BEPC. Une travaille avec nous et l’autre continue ses études en comptabilité. Avec la phase finale du projet Sida III, nous sommes en manque de financement. Donc nous n’avons plus eu de rencontre avec elles récemment. Une rencontre est prévue dans la première quinzaine du mois de juin, au cours de laquelle autorités et acteurs de la profession échangeront sur la question.

Nous lançons un appel à tous les acteurs de la société civile, aux autorités (à travers les ministères de l’Action sociale, de la Promotion de la femme), aux techniciens, aux psychologues, aux sociologues, aux parents à s’engager davantage dans cette lutte. Si tout le monde s’engage, s’il n y a pas de clients ni de chambres de passe, il est certain que ce fléau sera jugulé.

On ne pourra pas lutter efficacement contre ce fléau tant que les propriétaires des chambres de passe seront des responsables et des décideurs. On a souvent l’impression que l’État démissionne devant ses propres textes. Certes, au Burkina Faso les textes punissent le racolage, mais les méthodes adoptées par la police ne sont pas les bonnes. Il faut impérativement les changer.

Lorsqu’on appréhende des filles , on les maltraite et on les présente à la presse comme des animaux. Malgré tout, le fléau est en croissance. Il y a lieu donc de regrouper les techniciens en la matière, la police ainsi que ces filles, afin de trouver des solutions et des mesures d’accompagnement qui leur permettront de quitter cet univers".

Propos recueillis par Boukari SIGUE (Collaborateur)

Le Pays