Au Burkina Faso, tout le monde « marche ». Pour aller où ?

dimanche 7 juillet 2013

Ironie de l’histoire : c’est le dimanche 28 juillet 2013 que les conseillers municipaux burkinabè sont appelés à élire les 39 sénateurs représentant les collectivités territoriales. Le jour où les Maliens devraient élire leur président de la République. Le Burkina Faso n’est pas le Mali mais l’implication de Blaise Compaoré dans la résolution de la crise a occulté, au cours des années 2012-2013, l’activité politique du « Pays des hommes intègres ».

RÈagissez ‡ cet article Réagissez
Au Burkina Faso, tout le monde « marche ». Pour aller où ?

Rappelons que Blaise a été réélu, sans surprise et sans enjeu, à la présidence du Faso en novembre 2010 alors que les Burkinabè et l’Afrique de l’Ouest n’avaient d’yeux que pour la présidentielle ivoirienne.

Tandis que le grand voisin sombrait dans la « guerre » entre leaders politiques, guerre dont la population ivoirienne fera les frais, le Burkina Faso était confronté à une crise majeure : les régiments, y compris la garde présidentielle, se sont mutinés. Vols, viols, meurtres… On pouvait craindre le pire. Mais le pays a trouvé en son sein l’énergie et les voies et moyens d’enrayer la crise politique annoncée.

Tertius Zongo fera les frais de ce drame ; Luc Adolphe Tiao prendra sa suite à la primature. Comme après l’autre « affaire Zongo » (le meurtre du journaliste Norbert Zongo), où un « Collège des sages » avait été institué, les mutineries de 2011 vont appeler des « réformes politiques ». C’est Bongnessan Arsène Yé qui, avec le titre de ministre d’Etat, va en être chargé.

Le mercredi 7 décembre 2011, 1.510 citoyens burkinabè se réuniront dans l’enceinte du Palais des sports de Ouaga 2000, pour examiner et adopter, « en toute souveraineté », les propositions du Conseil consultatif sur les réformes politiques (CCRP). Le CCRP, qui rassemblait des représentants des partis de l’opposition et de la majorité, des religieux, des coutumiers ainsi que des membres de la « société civile », s’était réuni du 23 juin au 14 juillet 2011 avec pour tâche de « créer de nouveaux cadres d’expression et de liberté », « d’améliorer la gouvernance dans le sens d’un rééquilibrage des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire », enfin « d’améliorer la gouvernance électorale ».

Devant les délégués des « Assises politiques », le nouveau premier ministre, Tiao, se dira : « convaincu que la démocratie est une construction permanente et sujette à des réajustements continus, les présentes Assises nationales doivent demeurer, en toutes circonstances, l’instance d’approbation des propositions faites par le CCRP et enrichies par toutes les régions du Burkina ». Il ajoutait alors : « Soyez rassurés, les recommandations qui sortiront de cette démarche globale seront immédiatement mises en œuvre pour ce qui est consensuel et les voies indiquées pour approfondir les éléments non consensuels seront également empruntées sans tergiversations. C’est à ce prix que la paix est possible, que la paix sera à notre portée ; elle qui assure incontestablement les conditions favorables à l’approfondissement de la démocratie ». Les « Assises nationales » s’achèveront le vendredi 9 décembre 2011.

Quelques semaines plus tard, le 25 janvier 2012, le conseil des ministres va créer un comité de suivi et d’évaluation de 30 membres qui fonctionnera sous la supervision de Yé. Le 2 décembre 2012, un an après les « Assises nationales », le Burkina Faso va réaliser un exercice en vraie grandeur : les « élections couplées », députés et conseillers municipaux

L’année 2012 est aussi celle où le Mali s’effondre : le MNLA déclare la « guerre » à Bamako ; ATT est renversé par une junte militaire ; les « islamistes radicaux » parviennent à conquérir le Nord-Mali. Le Burkina Faso se retrouve impliqué dans la résolution de cette crise malo-malienne.

Ouaga pouvait penser que les « réformes politiques » étaient sur les rails et que le train gouvernemental pouvait avancer comme il l’entendait. Sauf que Zéphirin Diabré s’est mis en travers de la voie. De façon inattendue. J’ai toujours pensé qu’il était plus « technocratique » que « politique » (cf. LDD Burkina Faso 0357/Mercredi 24 avril 2013). Mais il a accédé, le 9 avril 2013, au job de chef de file de l’opposition politique au Burkina Faso (CFOP-BF) à la suite des élections couplées du 2 décembre 2012.

« Zeph » vient du sérail : député de l’ODP/MT (alors parti présidentiel) ; ministre du Commerce, de l’Industrie et des Mines, puis de l’Economie, des Finances et du Plan ; président du Conseil économique et social (CES) ; conseiller économique de Blaise Compaoré ; directeur de sa campagne dans la province du Centre-Sud, avant de se consacrer à une carrière internationale (PNUD) puis multinationale (AREVA).

Diabré émerge sur le devant de la scène politique burkinabè à un moment clé. Il reste à peine plus de deux ans avant la prochaine échéance présidentielle, le débat est vif sur la question de la mise en place d’un Sénat (un faux débat, d’ailleurs, puisque ce projet est inscrit dans la Constitution) et du fameux article 37 (là encore un faux débat puisque son abrogation n’est pas, jusqu’à présent, à l’ordre du jour) et Diabré a en mémoire la victoire de Macky Sall au Sénégal, à la tête d’une coalition « anti-Wade » hétérogène, une victoire dont il voudrait faire un modèle de conquête du pouvoir.

Sénat + 37 = 29.6.13. La « marche » du samedi 29 juin dernier (cf. LDD Burkina Faso 0369/Lundi 1er juillet 2013), qui a tourné court (il s’agissait, semble-t-il, de remettre une lettre au premier ministre ; et sa finalité politique est loin d’être évidente), a été un succès populaire incontestable. Qui traduit les préoccupations des populations urbaines, notamment celles de Ouagadougou ; mais n’exprime pas que l’opposition soit nécessairement perçue comme étant capable de répondre à ces préoccupations.

Quoi qu’il en soit, si Ouaga 2000 et le gouvernement sont sereins, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti présidentiel, n’entend pas laisser la rue à l’opposition. Le mercredi 3 juillet 2013, il a convoqué une « marche-meeting » dans la capitale pour le samedi 6 juillet. Marche contre marche. Pour « la paix sociale, la consolidation de la démocratie et le développement ».

Assimi Kouanda, Secrétaire exécutif national (SEN) du CDP – par ailleurs directeur de cabinet du président du Faso avec le titre de ministre d’Etat – a évoqué la nécessité, à cette occasion, d’apporter une « information juste, une information non tronquée, une information non maquillée, une information saine ». Il n’est pas certain que cette façon de se déterminer par rapport à l’opposition (quid, d’ailleurs, des partis d’opposition qui n’ont pas appelé à « marcher » le 29 juin ?) soit politiquement payante. C’est laisser penser que le débat ouvert par le CFOP-BF est légitime, or il ne l’est pas : le Sénat est constitutionnel, même s’il peut paraître inutile, et l’article 37 est, jusqu’à présent, un fantasme de l’opposition et de la population.

Ce qui est légitime, c’est la perception par la population burkinabè que la situation sociale du pays se dégrade alors que, globalement, elle s’améliore pour la classe politique au pouvoir et ses alliés. D’où cette fameuse « rupture du lien social » (cf. LDD Spécial Week-End 0564/Samedi 22-dimanche 23 novembre 2012) qui est l’expression d’un monde où « le cynisme et l’arrogance règnent » tandis que « le social se retrouve seul face à l’économique ».

Il est peu probable que la manifestation du 6 juillet 2013 permettra de retisser ce lien social. « Nous sommes des sociaux-démocrates, me disait Yé l’an dernier, le 27 avril 2012, alors qu’il était de passage à Paris. La juste répartition des richesses entre tous les citoyens est une de nos priorités idéologiques ». Il faisait bien de le souligner car il n’est pas évident que le parti présidentiel soit ainsi perçu aujourd’hui. Même si on ne peut nier le fait que le Burkina Faso a échappé (exception faite des mutineries de 2011), au cours du quart de siècle passé, aux drames qui ont marqué l’histoire de beaucoup des pays voisins, qu’il s’agisse de la Côte d’Ivoire et du Mali (guerres civiles), de la Guinée et du Niger (coups d’Etat militaires et crises de succession), du Togo (crise politique)… Et que la corruption est ici moins flamboyante qu’elle ne l’est au Sénégal et, surtout, au Bénin. Normal, le Burkina Faso ne se positionne-t-il pas comme « le pays des hommes intègres ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Imprimer l'article

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Newsletter

Chaque matin, recevez gratuitement toute l'actualité du jour par mail. Inscrivez-vous à la newsletter


LeFaso.net
A propos..
Flux  RSS 2.0
Plan du site
Nous contacter
Condition d'utilisation
Responsabilité
Cookies et cache
Version mobile
Publicité
Partenariat

LeFaso.net © 2003-2014 LeFaso.net ne saurait être tenu responsable des contenus "articles" provenant des sites externes partenaires.
Droits de reproduction et de diffusion réservés