Au Mali, la France se positionne dans la perspective d’une implantation durable dans le « corridor sahélo-saharien »

jeudi 4 juillet 2013

François Hollande sera demain à Tunis. Où la situation politique est loin d’être stabilisée. Plus à l’Est, mais toujours en Afrique du Nord, sur le front égyptien, la situation est explosive. Du même coup, le Mali, à « J – 24 », paraît être, politiquement, une oasis de paix. Voilà quinze jours, le mardi 18 juin 2013, à Ouagadougou, était signé « l’accord préliminaire à l’élection présidentielle et aux pourparlers inclusifs de paix au Mali ». Dans la douleur ; et la crispation.

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Au Mali, la France se positionne dans la perspective d’une implantation durable dans le « corridor sahélo-saharien »

« Croisons les doigts et retenons notre souffle », écrivait H. Marie Ouédraogo dans L’Observateur Paalga (25 juin 2013), dans l’attente que « la feuille de route [soit] à l’épreuve du terrain ». Actualité oblige, on se croirait en fin d’étape du Tour de France où les échappés s’observent en vue du sprint final et finissent… par être rattrapés par le peloton. Il faut dire que l’échappée est un vrai peloton : une bonne trentaine de candidats au maillot jaune !

D’ici la fin de la semaine, nous saurons quels sont ceux que la Cour constitutionnelle a sélectionnés en vue de l’arrivée à… Koulouba le dimanche 28 juillet 2013. Car la date, aussi improbable qu’elle soit, est maintenue. Même si Mamadou Diamountani, président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), ne cesse de clamer que ce sera « extrêmement difficile ». D’où la mise au point de Paris : l’élection « se tiendra dans les délais promis ». Ce qui serait une formidable réussite. Un miracle !

Paris peut bien promettre « tout appui nécessaire aux autorités maliennes si elles l’estiment nécessaire » et annoncer le déploiement de 110 experts de l’Union européenne pour observer le (bon) déroulement de l’élection, il n’est personne (au moins dans la région) pour penser que les choses pourraient se dérouler comme Paris l’envisage. « Que d’obstacles ! » s’exclamait récemment Ahl-Assane Rouamba dans L’Observateur Paalga (1er juillet 2013). C’est le moins que l’on puisse dire. D’autant plus que le déploiement de la Minusma, démarré le 1er juillet, va prendre du temps, beaucoup de temps.

Les troupes actuellement en place ne sont « pas toujours exactement aux normes de l’ONU » a noté Hervé Ladsous, secrétaire général adjoint des Nations unies, en charge des opérations de maintien de la paix. Et c’est un euphémisme. Les hommes arrivent, certes, mais « à poil ». C’est aux Etats contributeurs d’assurer l’équipement des troupes autant dire que la Minusma risque d’être longtemps incapable de faire autre chose que de beurrer son pain au petit déjeuner.

Et tout cela dans une ambiance guerrière apaisée. Peu d’informations filtrent sur les opérations militaires encore en cours dans le Nord-Mali et les problèmes de sécurisation des villes : Mopti, Gao… Sans parler de Kidal dont personne ne… parle plus. Le calme avant la tempête ? Qui pourrait se déclencher non pas le 28 juillet, où tout le monde sera sur ses gardes, mais dans les semaines qui suivront afin de « pourrir » la vie du nouvel élu. Qui, à n’en pas douter, risque fort d’être présenté comme « l’élu de l’étranger ». Mais nous n’en sommes pas là. Il reste encore plus de trois semaines avant la date fatidique et tout peut encore arriver. Ceux qui connaissent la région le disent : « Avec les Maliens, il faut s’attendre à tout ». Il y a un an le MNLA était, dans le Nord-Mali, au creux de la vague, éradiqué militairement par les groupuscules « islamistes radicaux », tandis qu’à Kati Amadou Haya Sanogo, après avoir fait botter le cul de Dioncounda Traoré, hospitalisé à Paris, roulait des mécaniques : « La restauration de notre intégrité territoriale serait une affaire de semaines, voire de jours ».

Il y a un an (cf. LDD Mali 041/Mardi 10 juillet 2012), l’incertitude la plus totale régnait au Mali sans que personne ne puisse imaginer, un seul instant, que dans les douze mois qui vont suivre on en serait là où on en est aujourd’hui. Sanogo ne lâchait rien tandis que Traoré était sur la touche et qu’on n’aurait pas parié cent francs CFA sur sa longévité. Les Touareg avaient perdu la « guerre » qu’ils avaient déclenchée six mois auparavant, non pas contre Bamako mais contre leurs alliés de la veille : les « islamistes radicaux ». Depuis, il y a eu la médiation burkinabè en fin d’année 2012, le débarquement du premier ministre par les sbires de Sanogo, l’offensive des « islamistes radicaux » vers le Sud du Mali, l’intervention française, la débandade et le repli des groupes « islamistes radicaux », la résurrection du MNLA, la reprise de la médiation, la mise en place de la Minusma qui prend la suite de la MISMA. Et au bout de ce long processus, la perspective d’une élection présidentielle. Pour y croire, il fallait avoir la foi…

Il en faut encore une bonne dose pour imaginer que la présidentielle se tiendra, pour le premier tour le 28 juillet, que tout se déroulera bien et que le processus ira à son terme permettant d’avoir un président de la République tout neuf. Enfin presque. On pourra passer, alors, aux choses sérieuses. Et c’est ce qui préoccupe Paris. Il y a encore 3.200 militaires français au Mali (alors que le rapatriement de nos forces était prévu initialement courant avril) ; il en restera encore un millier à la fin de l’année 2013.

Dans un entretien accordé à i<TELE, hier, mardi 2 juillet 2013, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a souligné « l’immense succès » remporté au Mali par l’armée française qui a fait « un travail formidable », soulignant que, du même coup, « tous les pays nous réclament » ; il ajoutait que « les diplomates et les politiques n’ont pas été trop mauvais ». Le patron de la diplomatie française (qui a bien du mal à s’imposer par ailleurs qu’il s’agisse de la Syrie, de la relation avec Washington, de « l’affaire Edward Snowden », « l’affaire de l’avion du président bolivien »…) a été en retrait sur le dossier malien mais entend revenir sur le devant de la scène dès lors que les « terroristes » n’y sont plus. Fabius, devant i<TELE, s’est d’ailleurs repris : il ne faut plus parler de « terroristes » mais de « narco-terroristes » a-t-il souligné, mettant l’accent sur leur côté « mafieux ». C’est nouveau.

Paris avait expliqué, jusqu’à présent, que son intervention se justifiait par un « jihad » des groupuscules « islamistes radicaux » qui entendaient faire du Mali une base de lancement d’actions terroristes contre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe du Sud. La meilleure preuve en est que Boulkindi Couldiati, dans Le Pays, quotidien privé burkinabè, écrivait hier (mardi 2 juillet 2013) : « On assiste à une mobilisation mondiale, rarement vue de mémoire d’homme, contre le terrorisme islamiste qui croyait avoir bien assis ses tentacules au pays de Soundiata Keïta ». On passera sur les approximations (et l’image d’un terrorisme assis sur ses tentacules) pour ne retenir que l’ennemi ce sont « ces fous de Dieu qui ne connaissent ni race, ni sexe, ni âge ».

On passera aussi sur les explications de Couldiati : Paris n’entend laisser personne « occuper son pré-carré » et il s’agissait de « sécuriser la route du route du gaz, du pétrole et de l’uranium ». On ne retiendra que ce qui s’est passé au Mali c’est « la prise de conscience des conséquences dévastatrices du terrorisme ».
Pourquoi ce changement de positionnement ? La question vaut d’être posée. Quand la « guerre » a éclaté entre le MNLA et Bamako, c’est la complicité entre politiques et « narco-trafiquants » qui a été évoquée. Il s’agissait « de combattre AQMI et tous les trafics » me disaient alors les Touareg du MNLA, qui présentaient leur intervention comme « une révolution populaire » et « pas une rébellion ».

Le positionnement adopté par Fabius peut être interprété, tout à la fois, comme une mise en garde de Bamako, dont on sait la connexion avec les réseaux « mafieux », et un appel du pied au MNLA : on vous a ramené dans le jeu politique au Mali, mais on attend de vous que vous participiez à la remise en ordre du Nord-Mali et du « corridor sahélo-saharien ». Sans perdre de vue que la dénonciation des « narco-trafiquants » est aussi celle des preneurs d’otages : et que des otages français sont toujours détenus dans la région. Autant dire que ce partenariat Paris-MNLA dans le Nord-Mali s’inscrit dans une perspective de long terme : l’armée française ne quittera pas de sitôt le « corridor sahélo-saharien ».

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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