La gestion « stratosphérique » d’Alassane Ouattara : 2020 plutôt que l’immédiat !

mardi 28 mai 2013

Yamoussoukro, samedi 21 mai 2011. Cérémonie d’investiture d’Alassane D. Ouattara. C’était il y a deux ans. Une photo signée Elodie Grégoire avait été publiée le lendemain dans Le Journal du Dimanche. Au premier plan, ADO donnait l’accolade à Abdoulaye Wade ; au second plan, Dominique Ouattara et Nicolas Sarkozy, yeux dans les yeux, se tenaient les mains et semblaient se dire : « Nous y sommes enfin parvenus ! Désormais, nous pouvons compter l’un sur l’autre ».

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La gestion « stratosphérique » d’Alassane Ouattara : 2020 plutôt que l’immédiat !

C’était le clan des « libéraux ». Photo d’autant plus saisissante que Ouattara et Wade paraissaient de la même taille ; Dominique et Nicolas aussi. Elle illustrait ce qui était présenté alors comme un changement dans les relations franco-ivoiriennes et intra-Ouest-africaines. L’équation était simple, plus encore pour un « matheux » comme Wade : Paris-Dakar + Dakar-Abidjan = Paris-Abidjan. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. Et Sarkozy l’avait dit sans ambages : « C’est une nouvelle politique que nous mettons en œuvre, et même une nouvelle politique étrangère que notre engagement en Côte d’Ivoire a illustrées ces derniers mois ». Sarkozy était le seul chef d’Etat non africain à avoir faire le déplacement jusque dans la « capitale » ivoirienne.

Mais dont son sillage se trouvait une flopée de chefs… d’entreprises dont Martin Bouygues et Vincent Bolloré, les Dupont et Dupont du business français en Afrique. Drôle d’image que celle-là. Cinquante ans après les indépendances, elle évoquait… 1960 : le nouveau chef d’Etat d’un pays africain, avec son épouse, au côté du président de la République française qui lui a « concédé » cette indépendance. Sauf qu’en 1960, Charles De Gaulle avait dépêché en Afrique ses ministres. Dans Le Figaro (21-22 mai 2011), « un homme d’affaires français installé en Côte d’Ivoire », cité par Tanguy Berthemet, ne disait pas autre chose : « Il y a comme un parfum des fastueuses années 1970. De toute façon, l’armée française restera ici. C’est cher, sans doute. Mais ce que la France a perdu d’une main, elle le regagnera largement de l’autre ». Christophe Châtelot, dans Le Monde (21 mai 2011), le disait aussi : « Un industriel français installé à Abidjan y croit. « La Côte d’Ivoire de demain, dit-il, va renouer avec l’âge d’or des années 1970 », la période dorée du joyau d’Afrique de l’Ouest au temps du père de l’indépendance ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny ».

C’était il y a deux ans. Sarkozy et Wade ont, tous deux, perdu le pouvoir. Battus à la régulière. Et Ouattara se retrouve, du même coup, bien seul, à la tête de la Côte d’Ivoire qui ressasse toujours le même refrain, celui des années Houphouët, celui du « miracle ivoirien ». Il y a quelques mois, en mars 2013, séjournant à Abidjan, Christine Lagarde, la pythie de l’économie mondiale (le lundi 20 août 2007, alors qu’elle était ministre de l’Economie et des Finances, elle avait déclaré : « On a le gros de la crise derrière nous »), avait affirmé que « l’heure d’un deuxième miracle ivoirien est venue ».

Daniel Bastien, dans le quotidien économique Les Echos, a consacré une pleine page à la situation de la Côte d’Ivoire. Le titre de son reportage est éloquent : « Le « nouveau miracle » ivoirien devra attendre après-demain ». Pas réjouissant. Mais significatif : il y a permanence de cette idée que la Côte d’Ivoire a été « miraculée » dans les années 1970. Or, rien n’est plus faux. C’est oublier que les années 1970 ont débouché sur les années 1980 et une suite de crises économique, sociale, politique, identitaire.

L’ex-ministre de l’économie, Moïse Koumoué Koffi (« Politique économique et ajustement structurel en Côte d’Ivoire », L’Harmattan, Paris, 1994) et, avant lui, Samir Amin (« Le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire », Editions de Minuit, Paris, 1967), ont analysé la réussite de la Côte d’Ivoire et ses limites. « Cette réussite reposait essentiellement sur des cultures extensives de plantations dont les rendements n’allaient pas tarder à baisser. La politique de l’import-substitution, fondée sur des industries légères à la rentabilité immédiate mais vite condamnées à plafonner, n’allaient pas tarder non plus à épuiser ses effets », écrira, en 1994, dans un ouvrage consacré à Félix Houphouët-Boigny mais jamais publié, l’économiste guinéen et journaliste Mamadou Alpha Barry (qui s’est illustré, depuis, en commentant la pensée économique d’Abdoulaye Wade). « Les autorités ivoiriennes ont prévu la parade, écrira Barry. Elles se sont efforcées de promouvoir une deuxième génération d’industries. De grands projets de complexes textiles, sucriers, de pâte à papier sont lancés dès 1972. Ce sont des unités de grande dimension, à forts effets d’entraînement, dont les produits seraient compétitifs sur les marchés étrangers, en particulier ceux des pays industrialisés ». Sauf que, « fort malheureusement, tous les projets prévus ne seront pas réalisés, faute de financements ».

On connaît la suite après une décennie 1970 du « capitalisme triomphant » : crise économique des années 1980, crise politique des années 1990, crise de la gouvernance des années 2000, etc.
Aujourd’hui, de ce fiasco, on ne retient que le « miracle ivoirien ». Un mirage. Et pour expliquer que les Ivoiriens, depuis trente ans, « ont fait preuve d’une formidable résilience pendant la crise, s’organisant pour survivre, continuant à produire et à exporter pétrole, cacao et café, se lançant même dans de nouvelles cultures » (Daniel Bastien, cf. supra), on fait appel, une fois encore, au « miracle » : « Ils ont en eux la mémoire du décollage économique de l’époque Houphouët-Boigny, quand la Côte d’Ivoire devançait la Corée du Sud »* (« un vieux routier du pays » cité par Daniel Bastien, cf. supra).

Pourtant, dans son reportage, Bastien évoque la préoccupation d’Alexandre Vilgrain (président du groupe agroalimentaire Somdiaa et du Conseil français des investisseurs en Afrique, le CIAN), un « héritier » mais aussi un parfait connaisseur de l’Afrique : « On sent un plafond de verre ». « On est dans un système de croissance qui ne donne aucun signe de développement économique », commente de son côté Francis Inkantes, sociologue à l’université de Bouaké. « C’est un paradoxe : tous les grands indicateurs sont au vert, mais on est face à un vrai risque social » affirment des hauts fonctionnaires ivoiriens à Bastien. Analyse de celui-ci : « Si l’activité a immédiatement redémarré en 2012, elle le doit à un classique effet de « rattrapage » d’après-crise et à des investissements publics dans les grands travaux de reconstruction et d’infrastructures. Massifs, car autorisés par l’importante aide internationale qui a célébré l’arrivé au pouvoir d’Alassane Ouattara, ce sont eux qui ont « tiré » la croissance record de 2012. Leur défaut est de ne diffuser que très peu dans une population impatiente après plus d’une décennie ascétique ».

Si ça ne marche pas, selon les interlocuteurs de Bastien, malgré les exceptionnelles ressources du pays, c’est que la réconciliation « patine », la sécurité reste « relative », l’environnement des affaires est « catastrophique », la corruption est à un niveau « intolérable », le chef de l’Etat est « prisonnier […] des ministres de son gouvernement » qui ne savent pas gouverner par objectifs : « Ils ne savaient pas faire, ils ne l’ont pas fait, sans sanctions pour autant ». Conclusion de Bastien : « C’est un secret pour personne à Abidjan : Alassane Ouattara est assez seul au pouvoir ». Les « milieux d’affaires » et les « grands patrons », dont on pouvait penser qu’ils seraient ses alliés, disent qu’il « gère comme s’il était au FMI : stratosphériquement ! Pour lui le seul horizon c’est 2020, et pas l’immédiat […] Il y a trop de macroéconomie et une véritable négligence pour le côté social ».

* Mamadou Alpha Barry a écrit : « Au total, le PIB du pays progresse au rythme soutenu de 11 % par an, en termes réels, de 1960 à 1970, grimpant ainsi de 143 à 410 milliards de francs CFA. En dépit d’une forte croissance démographique, le revenu par tête s’élève de 38.000 à 80.000 francs CFA au cours de la même période, soit un accroissement annuel de l’ordre de 5 %, en termes réels. Une performance comparable à celle que réalisent les « dragons » du Sud-Est asiatique ! ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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