OUA/UA, les pères fondateurs parlent

lundi 27 mai 2013

A l’occasion de la célébration du cinquantenaire de la création l’Organisation de l’unité africaine (OUA) devenue (en 2002) Union Africaine (UA), nous vous proposons une série de discours prononcés en 1963 à Addis Abeba par les dirigeants africains de l’époque. Il s’agit comme on peut le deviner de documents d’une grande portée historique.

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OUA/UA, les pères fondateurs parlent

Bien plus, ce sont des repères qui peuvent contribuer à remonter dans le temps et à mieux comprendre ce qui se passe à l’heure actuelle sur le terrain de la difficile construction de l’idéal panafricain.
Pour débuter cette série, nous vous proposons en intégralité le discours de Maurice Yaméogo, le premier président de la Haute volta, aujourd’hui Burkina Faso.

Maurice Yaméogo

Président de la République de la Haute-Volta, Président en exercice de l’Union africaine et malgache (UAM).

« L’heure est venue de nous réaliser pleinement »

Le nom d’Addis-Abéba se trouve désormais associé à l’un des évènements marquants de l’histoire humaine de notre siècle.

C’est qu’en effet le rendez-vous d’aujourd’hui n’aura pas seulement été celui de la logique et du bons sens, il aura été également celui de la volonté et, nous l’espérons tous, celui de la bonne volonté.

Il ne m’appartient pas de remonter le cours de cette histoire encore si proche, mais si riche en incidents, qui aura permis de transcender les scepticismes et les divisions stériles ; bref, de dépasser tout cet amoncellement d’idées préconçues, d’images fausses et d’attentats permanents à la solidarité humaine.

Un grand souffle d’air pur, une nouvelle définition de l’homme, une nouvelle éthique, une nouvelle manière de mettre l’humain dans les relations humaines est née en Afrique ; cette flamme a parfois vacillé ; elle est restée longtemps tremblotante, mais aujourd’hui elle embrase un plein ciel d’espoir. Nous avons, Messieurs les chefs d’Etat, le très redoutable privilège de consacrer le sort d’une chance, la chance de l’Afrique ; mais, en même temps et nécessairement, la chance de la paix universelle, la chance d’une humanité délivrée de la malédiction de l’autodestruction.

J’ai le très grand plaisir de saluer ici chacun des chefs d’Etat dont la vision lucide et les conceptions clairvoyantes de notre commun devenir ont permis de réunir la très haute assemblée des honorables représentants des Etats indépendants du continent africain.

Trente et un chefs d’Etat et de gouvernement se rencontrent, la plupart pour la première fois ; avec chacun des préoccupations jusqu’ici marquées par son aire géographique d’appartenance ; mais aussi avec le souci de dépasser la division artificielle de l’Afrique en groupes étrangers les uns aux autres, et en tout cas sans osmose suffisante pour permettre au grand souffle de la liberté africaine de circuler sans obstacle. Mieux, trente et un chefs d’Etat et de gouvernement donnent au monde entier le spectacle, réconfortant pour les uns et étonnant pour les autres, de l’effort qu’ils consentent pour s’élever à l’échelle de notre globe.

L’heure est maintenant venue de confronter, de peser, de discuter, de se comprendre et de se donner la main, l’heure est venue de rechercher, non pas qui a eu raison et qui n’a pas eu raison, mais de rechercher ce qui doit nous unir et d’abolir ce qui pourrait nous diviser ; l’heure est venue de nous réaliser pleinement.

Là-dessus, d’ailleurs, l’accord est acquis de manière absolument unanime et profonde, et il n’y a nul intérêt à développer davantage l’esprit qui nous est commun, puisqu’il nous a permis de nous rassembler à Addis-Abéba ; peut-être la confiance sous bénéfice d’inventaire et les arrière-pensées resteront-elles actuelles tant que les discussions n’auront pas été menées à leur terme ; mais nous aurons certainement la surprise de constater la profonde identité des buts que nous poursuivons et des méthodes que nous concevons comme les meilleures.

Les problèmes sont à la mesure des grands desseins que nous formons tous, et si les termes de la discussion sont souvent techniques, ils n’en sont pas moins résumés dans des données communes.

Sans vouloir le moins du monde en donner une énumération exhaustive, les pôles essentiels se situent, je crois, dans la définition de nos rapports globaux avec les groupes d’en dehors notre sphère, dans la définition des options économiques communes et enfin dans la définition de la philosophie qui doit servir de charte véritable à notre action ; et c’est peut-être en définitive cela l’essentiel que d’aboutir à trouver la formule qui nous assure le respect, la considération et l’efficacité ; je ne sous-estime nullement la puissance contraignante de certaines options, je ne sous-estime nullement l’épaisseur aveuglante de certaines idées préconçues ; mais notre conférence marquera la redécouverte essentielle de notre commune volonté de vivre dans la liberté véritable et dans la dignité véritable.

Ce sera certainement une redécouverte pour nous tous que ces contacts directs entre l’Afrique Noire et l’Afrique Blanche, et le monde plus spécifiquement oriental ; c’est un rendez-vous de la vérité dont nous sommes en droit d’attendre que jaillisse la lumière, la bienfaisante lumière de la fraternité.

S’agissant de nos rapports avec le monde extérieur à notre prochain regroupement, les difficultés proviennent de ce que les mots ont fini par acquérir, dans le contexte d’aujourd’hui, des valeurs profondément subjectives en fonction de qui les exprime ; et ce ne sera pas l’une de nos moindres réussites si nous arrivons à fixer le sable mouvant du vocabulaire.

Nous ne sommes pas responsables de la division du monde en blocs idéologiques, en suspense de radiation par accident atomique ; ce qui importe, c’est que nous puissions situer ce contexte comme externe à partir du moment où nous aurons su bâtir notre regroupement et notre unité comme force morale dominante ; nous sommes le nombre, nous devons être la force.

Cette expression pourra faire sourire en regard des moyens techniques de tel ou tel ; mais certainement pas si notre force réside dans la valeur profondément humaine des principes que nous défendons, dans la réprobation objective et sereine que notre action fera peser sur toutes les menaces de folies sanguinaires ; bref, si nous avons la force et la volonté d’être ce que nous devons être. Nous sommes en situation de solidarité obligée ; tâchons d’être le groupe de la solidarité effective, librement consentie.

Il ne sert à rien de se voiler la face et de nier certaines évidences ; déjà entre nous-mêmes, Africains de l’Afrique Noire, qui avons été forgés au creuset des mêmes réalités historiques, géographiques et politiques, nous sommes obligés de constater, tout en nous en félicitant, le foisonnement d’idées divergentes qui agite tous ceux qui veulent imaginer l’avenir.

L’Afrique n’est pas monolithique dans le domaine de la pensée, elle ne peut évidemment l’être dans le domaine politique ; et cette constatation se trouve affectée d’un a fortiori dès lors que nous quittons l’aire géographique de l’Afrique Noire, pour entrer dans les réalités du monde arabe moderne.

Là encore, le foisonnement des idées, la volonté de rénovation et de progrès, la richesse de la vision philosophique n’ont rien à envier à ceux d’aucun peuple ni d’aucun continent ; mais ceci, en même temps, nous démontre l’importance des éléments à prendre en compte pour la synthèse, la puissance d’imagination, la volonté de tolérance qui doivent présider à la création de l’esprit communautaire de notre futur regroupement.

Il n’est même pas nécessaire de rappeler les facteurs de dispersion, les facteurs de méconnaissance accumulés par les siècles.

Quant aux peuples de ce même monde arabe, ils ne nous connaissent que comme nous-mêmes les connaissons, c’est-à-dire à travers le prisme gravement déformant de l’information publique, indifférente sinon inexacte.

L’élément nouveau, le pont de la connaissance nouvelle entre nos deux mondes a été jeté par trois de nos frères d’Afrique Noire qu’ont été les présidents Kwamé N’Krumah, Sékou Touré et Modibo Keïta ; leurs noms constituent pour nous la meilleure des références : ils sont les enfants sublimes d’une terre de fierté que l’adversité a pu tenir en laisse, mais n’a jamais pu briser.

Je suis persuadé que les contacts, l’esprit dont ils se seront faits les porte-parole au sein du Groupe de Casablanca ont déjà apporté aux membres de ce groupe un sentiment d’évidence quant à l’identité profonde des objectifs de notre action ; et je n’en veux pour preuve que le fait que nous nous retrouvons tous ici aujourd’hui.

Par conséquent, ce n’est pas faire preuve d’optimisme béat en estimant que la rencontre d’Addis-Abéba ne doit pas être rangée dans les improvisations factices et publicitaires, mais constitue la réunion d’hommes lucides qui savent ce qu’ils veulent.

Peut-être encore dois-je me faire l’interprète de quelques esprits chagrins en soulevant la question de l’aire géographique optimum de notre regroupement ! Eh bien, je pense que je rencontrerai l’approbation unanime en disant simplement que notre regroupement devrait avoir pour objectif final de rassembler, autour d’une même foi et d’un même idéal de fierté humaine, tous les déshérités de la terre.

Mais nous n’en sommes point-là ; il faut être réaliste et voir, au moment considéré, ce qui est possible et souhaitable ; de même que nous avons su charpenter aussi solidement que possible ce qui existe déjà, de même il nous faut accorder suffisamment de souplesse aux organes permanents de notre future Union pour lui permettre d’absorber tous les chocs sans risque de casse.

Notre Union nouvelle, si elle doit vivre et faire école, devra avant tout préserver l’esprit de tolérance et d’amour du prochain ; notre Union devra signifier, pour chaque femme, pour chaque homme des pays qu’elle englobe, un constant dépassement de soi-même, dans la perspective du mieux-être commun, dans le désir absolu de la réussite commune, dans le mépris total de l’esprit de domination, sous quelque forme que ce soit.

L’union fait la force ; c’est une maxime éternelle. Si nous voulons donc être forts, il nous faut réaliser l’Unité.

Mais comment y parvenir avec ces obstacles sans nombre qui jalonnent notre route ? Il suffit d’en vouloir les moyens – et ce avec détermination – d’être tout simplement africain dans toute l’acception du terme.

Nous savons de toute évidence que celui qui se noie n’a pas le choix de la branche à laquelle il s’accroche ; dans cette mer d’Apocalypse où nous voguons, l’Unité africaine est notre seule branche de salut.

C’est elle, mieux que les violents discours, qui hâtera le départ des colonialistes impénitents qui veulent encore conserver des possessions en Afrique.

En même temps, elle éliminera du même coup les ambitions et les subversions consécutives.

Jamais les puissances colonialistes ne nous prendraient au sérieux si nous quittions Addis-Abéba sans adopter les grandes lignes de notre Charte panafricaine.

On a longtemps misé sur notre incapacité à nous unir à cause du vieil homme qui habite chacun de nous.

En approuvant unanimement la Charte d’Addis-Abéba, nous ferons montre d’une maturité politique indiscutable. Nous couperons court à toutes les causes de divisions entre nous, au bénéfice de l’Afrique et non de ceux qui les entretiennent.

Comme le voudraient les divisionnistes, il n’y a pas en Afrique, d’un côté des révolutionnaires et de l’autre des réformistes ou modérés : il y a tout simplement une Afrique révolutionnaire dans son intégrité et au suprême degré.

Nous fermerons donc la bouche à tous ces mauvais prophètes de malheur qui attendent de notre conférence des décisions timides, pouvant servir d’aliment facile à leurs propagandes contre l’Unité africaine.

Je dois évoquer maintenant le problème plus délicat de la perspective économique commune ; des idées forces, qu’elles soient prématurées ou techniquement intéressantes, bref des opinions méritant au moins d’être examinées ont été présentées et mises en avant ; je ne peux que laisser aux spécialistes le soin d’animer les débats.

Ce que je voudrais néanmoins dire, c’est que, de même qu’au début la notion de l’Unité africaine apparaissait comme une chimère, et pourtant a fait son chemin ; de même, il n’est pas impossible de concevoir que notre confrontation économique débouche sur des vocations nouvelles ; et peut-être cette vocation laissée au tiers-monde de trouver seul, quoi qu’on en ait dit, la voie véritable de son essor économique, de créer dans la perspective de ses intérêts particuliers ce qui ne sera pas seulement le « Marché commun africain », mais à plus ou moins longue échéance, le « Tiers-Marché » ; peut-être tout cela nous place-t-il plus que jamais devant l’obligation de l’Unité africaine élargie à ses dimensions optima.

Voilà, messieurs les chefs d’Etat et chers collègues, le message qu’au nom de mon pays, la Haute-Volta, je voudrais vous apporter.

Qu’il me soit permis d’adresser à vous tous mon salut fraternel ; tous vous avez su attacher votre nom à une page vibrante de l’histoire africaine ; je ne puis vous citer nommément, mais j’ai le devoir d’exprimer au Premier ministre Ben Bella l’expression spéciale de notre fraternelle amitié, le peuple algérien a, enfin, dépassé le temps des épreuves terribles et a entrepris de défricher une route qui conditionne tout l’ensemble africain ; nous saluons spécialement M. le Premier ministre Ben Bella parce que nous savons qu’il est l’homme d’une telle responsabilité, parce que nous savons qu’il ne peut pas décevoir le destin exceptionnel qui doit être celui de l’Algérie.

Il me reste maintenant, et je le fais avec un plaisir tout particulier, à adresser au gouvernement éthiopien mes très sincères remerciements pour l’accueil magnifique qu’il a bien voulu réserver à ma délégation. Nous prions Sa Majesté l’empereur Haïlé Sélassié 1er d’accepter l’expression de nos sentiments de très haute considération et de très profonde sympathie.

Majesté, permettez-moi, pour terminer, d’évoquer la mémoire de la belle et noble reine de Saba, épouse du grand roi Salomon.

Cette image, prestigieuse et charmante, de l’union de deux grands peuples réalisée par l’amour de leurs souverains illustre agréablement les travaux des bâtisseurs que nous voulons être.

En revanche, une autre image de l’Histoire Sainte de notre enfance se profile aussi dans un plus lointain passé ; c’est la silhouette inquiétante de la Tour de Babel. Puisse cette évocation nous éloigner des visées trop ambitieuses, nous convaincre de la nécessité de construire lentement, mais sûrement, dans l’union des cœurs et des esprits.

Qu’elle nous permette également d’évoquer ce que Sa Majesté l’empereur d’Ethiopie a représenté pour le monde lors des années douloureuses et tragiques qui ont marqué en Afrique la fin d’une époque et le commencement de sa renaissance. On peut dire que Sa Majesté Haïlé Sélassié a été et reste la personnalité la plus prestigieuse de la vieille Afrique.

Le calme impressionnant de Sa Majesté Impériale, la tranquille assurance qui se dégage de toute sa haute personnalité, sa simplicité et sa douceur expressives, tout cela, joint à une foi sublime en Dieu, ne peut que nous laisser entrevoir le succès de la conférence au sommet.

C’est pourquoi j’ai confiance qu’à la fin de nos travaux éclatera à Addis-Abéba la première bombe africaine, une bombe super-atomique celle-là, à la fois bienfaisante et meurtrière : bienfaisante pour nos peuples, meurtrière pour les colonialistes, même les plus rebelles : ce sera la bombe de l’Unité africaine.

En tout cas, le mandat que je détiens du peuple voltaïque m’impose, sous peine de le décevoir, de rapporter de cette illustre conférence, non pas paraphée, mais bel et bien signée, la Charte de l’Unité africaine.

Alors le nom d’Addis-Abéba restera, pour notre plus grande gloire à tous, attaché à la réalisation d’une œuvre fondamentale et magistrale qui doit permettre à cette catégorie humaine, jusqu’ici sous-appréciée, de regarder désormais chaque jour se lever avec un peu plus de confiance ; de regarder, chaque jour avec plus de certitude, bâtir les conditions effectives, les conditions objectives de la dignité et de la liberté !

VIVE L’AFRIQUE UNIE ET LIBRE !

Addis Abéba, 25 mai 1963

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