Regard critique sur le système LMD

mercredi 6 mars 2013

Le système d’enseignement supérieur au Burkina Faso s’est engagé dans une réforme en adoptant le système LMD pour l’ensemble des formations universitaires. Ainsi, les autorités engagent notre système d’enseignement dans une diplomation à trois niveaux : Licence-Master-Doctorat (LMD, symposium national, 26-28 mai 2011).

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Regard critique sur le système LMD

Au moment où se présente cette innovation appelée à s’inscrire dans une politique rénovée de l’enseignement supérieur, il est nécessaire de se demander "Qu’attendons-nous d’une réorganisation de l’offre de formation dans le cadre du LMD ?" Si nous attendons de cette réforme qu’elle aide l’enseignement supérieur à mieux remplir sa mission, comment répondre à ce défi ?

I. PRINCIPES DIRECTEURS EN MATIERE D’EDUCATION ET DE FORMATION

Le processus d’éducation et de formation exige trois (03) approches :

- une approche philosophique,

- une approche psychopédagogique,

- une approche scientifique et technique (académique).

I. 1. APPROCHE PHILOSOPHIQUE

La philosophie de l’éducation et de la formation nécessite :

- la fixation d’une finalité de l’éducation et de la formation relative à la fois au type d’homme à former et au type de société à édifier : pourquoi éduquer et former ? Comment mettre en œuvre cette éducation et cette formation et avec quel outil et selon quelles procédures ? Avec quel contenu ? Avec quels objectifs ou dans quel but ?

- la détermination du profil des bacheliers (niveau requis) et de celui des sortants (profils d’emplois requis monnayables sur le marché du travail),

- l’élaboration d’un programme d’éducation et de formation selon une finalité (savoir. savoir-être, savoir- faire)

I.2. APPROCHE PSYCHOPEDAGOGIQUE

L’approche psychopédagogique est basée sur :

- la démarche psychologique qui se fonde sur la psychologie de l’apprenant :
*l’apprenant-enfant : activités d’éveil et de découverte,
*l’apprenant-jeune ou adolescent : activités d’affirmation de soi exigeant la participation active à sa propre formation,
*l’apprenant-adulte : activités de responsabilisation exigeant la prise en main de sa propre formation.

- la démarche pédagogique qui se fonde sur l’acquisition progressive des connaissances et des compétences : théorie-pratique (exercices d’application)-spécialisation et qui identifie des critères de performance par filière de formation ;

I.3. APPROCHE SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE (ACADEMIQUE)

L’approche scientifique et technique (académique) est basée sur :
Le cursus et le contenu du programme d’éducation et de formation.
Elle vise :

- les matières de culture générale (apprentissage des fondamentaux),

- les matières de base (approfondissement des disciplines de base),

- les matières de spécialisation (spécialisation dans l’option choisie),

- la professionnalisation et la diversification des filières de formation.

- la recherche scientifique,

- la recherche au service du développement économique, social, culturel et environnemental.

II. FORCES ET FAIBLESSES DU SYSTEME LMD

La mise en place du LMD révèle les points forts et les points faibles de la situation actuelle.

II.1. Faiblesses du système LMD

En sus des mesures d’accompagnement non réalisées (infrastructures et équipements nécessaires, ressources humaines, matérielles et financières suffisantes, encadrement pédagogique en nombre et en qualité, accès à l’Internet, bibliothèque bien documentée et accessible), il se pose des questions sur son opportunité, sa faisabilité et la prise en compte du contexte africain.
Les différentes approches ci-dessus citées ont-elles été prises en compte dans la conception, l’exécution et le suivi-évaluation du système LMD par une équipe d’experts multidisciplinaires ?

La prise en compte du contexte africain :

l’adaptation du système LMD aux réalités socio-économiques africaines, au marché de l’emploi africain et aux besoins de l’économie africaine, si adaptation il y a, améliore-t-elle le rendement, fournit-elle des produits de qualité ?
A quoi correspond la nomenclature proposée par le système LMD ?

- UE fondamentale : comme matière de base, c’est pertinent,

- UE optionnelle : par rapport à quoi ? Est-ce des matières de spécialisation, de culture générale, d’ouverture, de découverte ou d’initiative personnelle ?

- UE transversale : par rapport aux modules ? Est-ce des matières de spécialisation, de culture générale, d’ouverture, de découverte ou d’initiative personnelle ?

- UE Libre : est-ce au choix ou facultatif ?
Qu’advient-il de l’UE de Langue ?
Pareille nomenclature est-elle conforme au profil des formés et des sortants, aux principes psychopédagogiques ci-dessus énoncés ainsi qu’à une meilleure gestion de nos institutions universitaires ?
L’ancien système dont on n’a d’ailleurs pas évalué les forces et les faiblesses de façon globale préconisait 14 à 15 matières ou unités de valeur à dispenser au cours de l’année académique, divisée en 2 semestres depuis 2000 à L’ULB.
Le nouveau système LMD préconise 24 à 25 modules à dispenser pour la même année académique divisée en 2 semestres. Quelle surcharge ? Que reste-t-il du temps prévu pour les enseignants et les étudiants pour leurs recherches personnelles ? Allons-y pour le bourrage de crâne et le bachotage ! Bon vent à la formation théorique sans apport de professionnels !
Au niveau des Master, il est prévu des Master professionnels et des Master de recherche. Est-ce à dire que les professionnels n’ont pas besoin de faire des recherches personnelles ? Est-ce à dire que les chercheurs n’ont pas besoin de se professionnaliser ne serait-ce que pour vulgariser les résultats de leurs travaux de recherche auprès des étudiants, des enseignants, des hommes d’affaires, des décideurs politiques ? Quelle dichotomie ? (cas des professeurs de l’ULB en majorité des professionnels qui ont des promotions dans leurs services respectifs (nomination à des postes de responsabilité ou poursuite des études en Ph.D à l’étranger) après deux ans de service à ULB).
Les frais d’inscription dans les établissements d’enseignement supérieur : En plus des droits d’inscription instaurés dans certains établissements qui varient, les frais d’inscription varient aussi d’un établissement à l’autre, par exemple :
Master 1 : 1 000 000FCFA, 1 200 000FCFA,1 400 000CFA, 1 Master 2 : 1 000 000FCFA, 1 600 000FCFA, 2 100 000FCFA.
Qu’est-ce qui justifie ces écarts énormes dans les mêmes domaines de formation ? Est-ce la qualité des infrastructures et des équipements, les capacités et les compétences du corps enseignant, la bonne gouvernance universitaire et la gestion académique, les exigences de la coopération interuniversitaire, la revalorisation des taux horaires de vacation, l’augmentation du niveau de revenus des populations ? Voulons-nous une formation d’élites à coût élevé ou de cadres bien formés à coût raisonnable ? Bien sûr me dira-t-on la formation n’a pas de prix. Mais qu’est-ce qui n’a pas de prix ?
Problèmes d’harmonisation : comment assurer la mobilité des enseignants et des étudiants dans un système que peu de personnes maîtrisent (malgré les nombreuses rencontres d’information et de sensibilisation, les séminaires et les ateliers organisés à l’intention des acteurs directement impliqués dans la réforme) et qui n’est pas appliqué dans les différents établissements du Burkina Faso de la même manière (cours non accompagnés de descriptifs pour orienter les enseignants qui les assureront dans les années à venir, matériels didactiques insuffisants, personnel enseignant insuffisant, personnel administratif dérisoire, budget annuel loin de combler les attentes, non respect de la programmation des devoirs ou examens faits en début d’année par les enseignants, non respect du calendrier scolaire établi, difficultés administratives engendrées par le cas des étudiants qui n’ont pas entièrement validé les modules de 1er et de 2ème semestre, les crédits dont la valeur n’est pas la même dans toutes les universités (20h, 24h, 25h, 30h, 36h, 48h), la notion de compensation intra et inter modulaires disparate, les contrôles continus et les examens en pourcentage de points variables d’un établissement à l’autre, l’accès au Master qui se fait automatiquement et non par sélection de dossiers en fonction des capacités d’encadrement de chaque département, les équivalences non compatibles entre les universités de départ et les universités d’accueil , la coexistence du LMD et de l’ancien système, la diversité des curricula, la non évaluation du système LMD et le problème de l’évaluation de l’enseignant par l’étudiant et j’en passe…).
Personnel enseignant : peut-on appliquer le système LMD avec peu de permanents, beaucoup de vacataires et une pléthore d’effectif d’étudiants ?
Le volume horaire consacré aux cours est émietté en 08h, 15h, 16h, 20h 24h, 36h, 48h de présence physique.
L’organisation administrative : des universités dirigées par des présidents et vice-présidents non élus, des recteurs et vice-recteurs nommés sans mandat précis, des directeurs généraux nommés à la tête des écoles supérieures et des instituts supérieurs, des doyens et des vices-doyens nommés à la tête des facultés ou des directeurs et directeurs adjoints élus à la tête des Unités de formation et de recherche (UFR), des coordonnateurs nommés sans formation managériale leur permettant d’instaurer une gouvernance universitaire transparente, démocratique et participative. Quelle cacophonie ?

II.2. Forces du système LMD

Des progrès ont été faits dans le domaine de l’information et de la sensibilisation :
Sous l’égide de l’AUF, du CAMES et de la Banque mondiale, des séminaires interuniversitaires se sont tenus sur les thématiques suivantes : « Etudier autrement », « Evaluer autrement », « Gérer autrement », « Professionnaliser », « Enseigner autrement », « Gouvernance universitaire », Les universités africaines dans le contexte mondial de la transformation de l’université », « Mettre les établissements d’enseignement supérieur d’Afrique au cœur des stratégies de développement fondées sur la connaissance ».
Sous l’égide de la REESAO, un séminaire de pilotage s’est tenu à Lomé : "Actes du séminaire international de pilotage du système LMD" (Lomé, 10-12 octobre 2005).
Sous l’égide de l’UEMOA, un projet a été élaboré : « Projet d’appui à l’enseignement supérieur dans les pays de l’UEMOA" (PAES, mars 2008).
Sous l’égide du CAMES, une étude a été réalisée : « Construction de l’enseignement supérieur dans le contexte de la mise en place du système académique, Licence-Master-Doctorat (LMD) dans les établissements d’enseignement supérieur de l’espace CAMES" (juillet 2009).
Ces rencontres et ces études ont permis de s’approprier les dispositions ci-après :

- Le LMD en tant que nouvelle culture académique ouverte sur le monde et intégrant les TIC,

- Le LMD impose une nouvelle vision de la gouvernance universitaire et de la gestion académique,

- Le LMD assure une grande flexibilité des parcours de formation, une meilleure mobilité des enseignants, chercheurs et étudiants et une ouverture sur le marché de l’emploi,

- Le LMD entretient de vastes réseaux de coopération interuniversitaire.
Mais il ne s’agit là que des intentions prêtées au système LMD dans la mesure où ces principes ne sont pas traduits dans les faits sur le terrain.
Les résultats obtenus sont certes importants, mais il subsiste de nombreuses insuffisances et des défis non relevés, comme celui du maintien et du renforcement de la qualité, de la professionnalisation et de la diversification des filières, de la bonne gouvernance universitaire, de la meilleure gestion académique, des indicateurs de rendement, des critères de performance, de la transférabilité des diplômes, des enseignants compétents en nombre, de la formation et du perfectionnement des personnels de l’administration , des infrastructures adéquates en nombre…Si ces défis ne sont pas relevés à temps, la crise risque de s’amplifier et d’ébranler les fondements de notre système éducatif en mal d’expression et d’existence et d’avoir de graves conséquences sociales, économiques et politiques sur notre pays.
En effet, dans le supérieur, plusieurs études ont été menées, mais à ce jour le problème de l’enseignement supérieur reste posé : faible performance, crises universitaires, l’insatisfaction est générale malgré les moyens importants déployés par l’Etat et ses partenaires et les contributions des familles à la prise en charge des études de leurs enfants.
En conséquence, tous les acteurs directement impliqués dans cette réforme se doivent de se l’approprier davantage et construire un référentiel commun, objectif et compréhensible, adapté au contexte africain et applicable à tous les établissements d’enseignement supérieur de l’espace CAMES.

Ouagadougou, le 25 févier 2013

Pr Ambroise ZAGRE
Recteur de l’ULB

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