Joseph Damiba, Fondateur du Complexe Scolaire Belemtiise : « L’enseignement est un secteur dans lequel il vaut mieux s’engager par vocation. »

lundi 14 janvier 2013

Le fils du village de Nakalbo (Koupela), affectueusement appelé « Yaaba Joseph » par les élèves et le personnel administratif de Belemtiise, du haut de ses 84 ans, est vu comme un homme qui a marqué sa génération et continue de faire parler de lui à ce jour. Toujours actif après plus de vingt cinq ans de retraite en tant qu’enseignant, M. Joseph Damiba dont il est question ici a célébré le dimanche 30 décembre dernier ses noces de diamant (60 ans de mariage) avec son épouse. Yaaba Joseph nous parle de lui, de ses réalisations, de sa vision de l’école burkinabé et de ses projets futurs, puisqu’il n’entend pas s’arrêter en si bon chemin.

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Joseph Damiba, Fondateur du Complexe Scolaire Belemtiise : « L’enseignement est un secteur dans lequel il vaut mieux s’engager par vocation. »

Le Progrès (L.P.) : Qui est Joseph Damiba ?

Joseph Damiba (J.D.) : Je suis le premier fils d’une famille de 13 enfants dont deux rappelés à Dieu. Mon papa était l’un des tous premiers catéchistes de Koupela. A 7 ans, j’ai eu la chance comme d’autres enfants de parents chrétiens de fréquenter l’école cléricale de Koupela. Après cette école, nous sommes venus à Ouagadougou juste pour une année pour le CM2 car nous n’étions que sept (7) au CM1. Nous étions les premiers à nous présenter au certificat d’étude primaire à Ouagadougou. Après le certificat, nous sommes allés au Petit Séminaire de Pabré car à l’époque il n’y avait pas d’autres secondaires ouverts à l’enseignement privé catholique. On était donc automatiquement dirigés vers ce séminaire de formation des futurs prêtres.

Après le séminaire de Pabré, je suis allé à Toussiana pour une année de formation pédagogique. J’avoue n’y être pas allé de gaité de cœur. Car si on avait accepté ce que je voulais faire, je serais un cheminot aujourd’hui. C’est la RAN (Régie Abidjan-Niger) qui m’intéressait. Mais mon papa, en accord avec l’Evêque à l’époque, a décidé que j’irai à Toussiana parce que l’Evêque avait besoin d’enseignants catholiques. J’ai obéi et aujourd’hui je ne regrette pas de l’avoir fait parce que c’est là que j’ai découvert la vocation d’enseignant. Et depuis lors, ça m’a passionné et ça continue de me passionner. Le 27 décembre 1952, je me suis marié avec Martine Sawadogo qui est de Koupela comme moi, et plus exactement de Pouytenga. Nous avons neuf (9) enfants dont trois (3) garçons et six (6) filles. L’aîné des garçons a été rappelé à Dieu voilà six ans maintenant.

L.P. : Comment vous est née l’idée de fonder l’école Belemtiise, à ce jour Complexe Scolaire Belemtiise ?

J.D. : Comme je le disais tantôt, ce métier d’instituteur est une véritable vocation pour moi. J’aime l’enseignement, j’aime les enfants et c’est ce qui m’a motivé. J’ai reçu une très bonne formation sur le plan pédagogique et psychologique et je me suis dit qu’à ma retraite je devais en faire profiter à d’autres. Il y a des jeunes qui n’ont pas eu la chance d’avoir ma formation et l’expérience que j’ai acquises. Il me fallait donc leur passer la main et continuer de m’occuper des tout-petits. C’était une façon pour moi d’être utile et d’apporter ma petite pierre à la construction de mon pays.

L.P. : Comment présentez-vous le Complexe Scolaire Belemtiise ?

J.D. : Au départ ce n’était pas un complexe scolaire comme aujourd’hui. J’ai démarré juste avec un cours préparatoire dans un local loué au quartier Paspanga, avec seulement dix neuf (19) enfants. La deuxième année, je suis allé à plus de cinquante élèves, et pour la troisième année j’en avais plus de cent. Vu l’allure que les choses prenaient, je me suis convaincu de la nécessité de continuer sur cette lancée. C’est ainsi que j’ai obtenu un terrain à la Zone du Bois et sur la base d’un prêt bancaire, j’ai pu y construire les infrastructures. Pour moi, trois classes de maternelle et cinq classes de primaire étaient amplement suffisantes. Mais je me suis trompé car deux ans après, il fallait déjà augmenter le nombre de classes à tous ces deux niveaux. En 1995, il a même fallu trouver un autre terrain vu la demande de plus en plus forte.

C’est ainsi que j’ai eu le terrain au quartier 1200 Logements. Au total à ce jour, le Complexe Scolaire Belemtiise compte douze (12) classes de maternelle, et seize (16) classes du primaire. Nous tendons déjà vers vingt (20) classes pour le primaire. En 2003, j’ai ouvert le post-primaire, c’est-à-dire le secondaire, poussé par les parents qui estimaient que les enfants étaient très bien formés au primaire à Belemtiisé et que ce sont d’autres écoles secondaires qui en profitaient. Dieu merci, cela a été effectif et les résultats sont vraiment excellents. Toutefois, pour faute d’espace, j’envisage de transférer le secondaire à Nioko II à une quinzaine de kilomètres d’ici sur la route de Ziniaré, avec pour autre formule d’en faire un Collège d’élites de filles avec internat.

L.P. : Pourquoi cette spécification ?

J.D. : Avant d’y répondre, je me permets primo de faire des constats. Aujourd’hui, le monde a de nombreuses exigences dont la compétitivité agressive due au nombre croissant de l’offre éducative et à l’accroissement des effectifs ; l’utilisation incontournable des TIC ; la percée des langues anglaise et chinoise dont la non maîtrise nous écarte d’office de certaines compétitions ; et la mondialisation qui nécessite d’autres compétences que celles acquises dans le cloisonnement actuel de notre système éducatif.

Secundo, pour répondre à votre question, j’ai choisi de créer un internat pour jeunes filles parce que la scolarisation des filles est loin derrière celle dont bénéficient les garçons. Du coup, on a plein de leaders hommes mais très peu de leaders femmes. Ce futur internat pour filles devrait donc contribuer à former davantage de femmes leaders, les élites de demain. Les filles qui y seront formées devront à terme pouvoir maîtriser l’outil informatique, s’exprimer véritablement en Anglais et s’exercer au Chinois, se prendre en charge par des travaux pratiques tels que la couture, la coiffure, la cuisine, le jardinage, la peinture ou la musique.

Pour y aider, j’ai l’intention de créer la Fondation Belemtiise avec pour objectifs majeurs de fournir des bourses d’études aux jeunes filles, d’établir gratuitement des actes de naissance, de prendre en charge des soins médicaux jusqu’à cinq ans, d’offrir une layette à la naissance, et d’encourager les parents en milieu rural qui inscrivent leurs filles à l’école.

L.P. : Qu’est-ce qui fait la force de Belemtiise ?

J.D. : Dans un premier temps, cela est dû au sérieux que nous accordons à l’éducation des enfants. Les parents estiment aujourd’hui qu’ils n’arrivent pas à donner aux enfants l’éducation qu’ils auraient voulu qu’ils aient. Chez nous, un accent particulier est mis sur l’éducation morale et civique et ce, depuis l’ouverture de l’école en 1992. Dans un second temps, je crois que mon expérience personnelle y est pour quelque chose. En effet, je n’ai pas ouvert cette école dans le but de me faire uniquement de l’argent, mais aussi et surtout pour apporter tout ce que j’ai acquis en trente cinq (35) années de carrière d’enseignant non seulement aux autres enseignants mais aussi aux enfants.

L.P. : Que sous-tend la dénomination « Belemtiisé » ?

J.D. : Le nom « Belemtiise » a été retenu afin de perpétuer la mémoire de notre grand-père. A son accession comme chef de village de Nakalbo (Koupela), il a choisi un nom-programme, à savoir « Tang nong ziiri bia a belemtiise ». Ce qui se traduit littéralement par « Si la montagne veut être belle et honorable, il faut qu’elle sache entretenir les arbres, les jeunes pousses. Dit autrement, les arbres, la richesse de la flore font la gloire d’une montagne ». Par ce nom, nous identifions la montagne à l’école en référence à la montagne du savoir, et nous considérons les élèves comme étant les jeunes pousses. Les enfants que les parents nous ont confiés ont besoin d’entretien, de soins particuliers, pour grandir, s’épanouir et se développer harmonieusement. Belemtiise en est conscient et y veille scrupuleusement.

L.P. : Deux décennies après l’ouverture de Belemtiise, quel bilan pouvez-vous dresser ?

J.D. : J’avoue avec beaucoup d’humilité que les résultats sont satisfaisants et ont même dépassé ce que j’attendais de cette école. Depuis près de dix ans, l’école fait pratiquement du 100% aux différents examens. La plupart de nos élèves qui passent les tests pour poursuivre le second cycle dans d’autres établissements réussissent. Je ressens à ce jour une réelle satisfaction morale. En somme, j’ai atteint mon objectif. Ce n’est pas donné à tout le monde et j’en rends grâce à Dieu. Belemtiise aujourd’hui est une école de référence au Burkina Faso et je n’hésite pas à le dire.

L.P. : Quel a pu être le rôle de votre épouse dans votre parcours ?

J.D. : Madame Martine née Sawadogo, mon épouse m’a toujours soutenu et encouragé, même dans les moments les plus durs. J’ai eu des difficultés au départ de Belemtiise, surtout concernant les enseignants. Tout n’était pas comme je l’aurais voulu, et quand je lui en parlais, elle me disait « il faut patienter, il ne faut pas perdre courage, il faut continuer, et tu verras qu’à force de répéter tu finiras par obtenir gain de cause. » Je constate aujourd’hui avec joie que si je ne l’avais pas eue à mes côtés, peut-être que j’aurais baissé les bras.

L.P. : Comment appréciez-vous le système éducatif au Burkina Faso de nos jours, comparativement à celui qui a prévalu dans les périodes plus anciennes ?

J.D. : J’avoue que c’est le jour et la nuit. C’est vraiment dommage, c’est dommage. Le niveau des élèves aujourd’hui est très bas comparativement à celui des années beaucoup plus révolues. Il y a à cela plusieurs raisons. Les parents ont démissionné. Les enseignants viennent dans l’enseignement non plus par vocation mais pour le gagne-pain. La santé et l’enseignement sont des secteurs dans lesquels il vaut mieux s’engager par vocation. Quand on n’aime pas l’enseignement, quand on n’aime pas les enfants, ce n’est pas du tout la peine de s’engager. Ne s’engager que pour les « fins du mois », c’est très dommage. En plus de tout cela, il y a le problème des effectifs pléthoriques.

A notre époque, on était une trentaine par classe, et aujourd’hui on a des classes de 80, de 100, de 120 élèves et plus aussi bien dans le public que dans le privé. Quand j’ai 50 élèves déjà je me plains. Je me bats pour ne pas aller au-delà de 50 par classe, même si je souhaite avoir une trentaine pour pouvoir faire un travail correct. Autre raison, c’est le problème de manuels. Le matériel didactique fait défaut. Il n’y a pas de motivation et je crois que l’Etat et les privés doivent pouvoir motiver réellement les enseignants afin de les inciter à mieux faire, à se consacrer davantage à ce travail d’éducation. A Belemtiise, on travaille à relever ce niveau de l’enseignement à travers la mise à disposition de bibliothèques des élèves par exemple pour leur inculquer le goût de la lecture.

L.P. : De manière générale, comment justement aider à faire évoluer positivement le niveau de l’enseignement dans les écoles ?

J.D. : Au départ, la formation des enseignants se faisait en deux ans dans les ENEP (Ecoles nationales des enseignants du primaire). Pendant qu’on estimait que deux ans étaient insuffisants et qu’il fallait aller à trois ans de formation, entre temps, celle-ci a été ramenée à seulement un an, pour une raison que j’ignore. Pour avoir enseigné dans une école d’application, le niveau de ceux qu’on recevait n’était pas à la hauteur. Que peut-on enseigner à des enfants si on n’a pas soi-même le niveau requis ? Ce qui est encourageant est que finalement la formation a été ramenée à nouveau à deux ans.

A cela il faut ajouter la nécessité de construire plus d’écoles pour résoudre un peu le problème des effectifs. Un effort particulier doit être fait également pour la fourniture en matériels scolaires, en quantité suffisante et avant la rentrée. Depuis la rentrée (ndlr : l’entretien a eu lieu le jeudi 20 décembre 2012), on n’a pas de livres de lecture. Ce n’est pas normal. On a fait donc tout le premier trimestre sans manuels de lecture. Au niveau du privé, j’en ai parlé aux parents et nous avons fait acheter d’autres livres de lecture. Si en ville ici nous avons ce problème, je n’imagine pas ce qui se passe dans les écoles situées en campagnes. Les efforts pour l’éducation civique et morale doivent se poursuivre. Parents, enseignants, Etat, privé, l’un dans l’autre, chacun doit jouer sa partition.

L.P. : Vous êtes parmi les pionniers dans l’enseignement public et surtout privé au Burkina Faso. Comment jugez-vous l’apport de ce secteur au système éducatif dans son ensemble ?

J.D. : Sans l’enseignement privé au Burkina Faso aujourd’hui, ce serait la catastrophe. Heureusement par la grâce de Dieu, le privé s’investit aussi dans l’enseignement. C’est dans les écoles privées d’ailleurs qu’on a les meilleurs résultats. Nos inspecteurs de Ouaga 4 et de Ouaga 5 nous ont répétés à plusieurs reprises la place de choix qu’occupent les écoles privées dans le système éducatif au Burkina Faso.

L.P. : Quelle solution pour pallier un problème criard au Burkina Faso tel l’analphabétisme de la plupart des populations ?

J.D. : L’Etat fait déjà beaucoup d’efforts dans ce sens, et je crois que les privés doivent en faire aussi leur affaire. Je ne le fais pas jusque-là, même si j’y pense, mais il faudrait multiplier les cours du soir. Car tous ceux qui sont en âge d’aller à l’école n’ont malheureusement pas la chance d’être reçus dans des établissements scolaires. Il s’agit donc de multiplier les centres d’alphabétisation et les cours du soir pour alphabétiser le plus grand nombre en langues nationales, en plus du Française dans la mesure du possible. On pourrait faire en sorte par exemple que dans chaque village il y ait un centre d’alphabétisation avec des enseignants formés à cet effet.

L.P. : Sous quel signe avez-vous célébré du 20 au 22 décembre 2012 le 20è anniversaire du Complexe Scolaire Belemtiise ?

J.D. : Cet anniversaire, nous l’avons placé sous le thème de la « solidarité avec les plus démunis ». D’après une éminente personnalité, « la solidarité est une vertu morale et non pas un sentiment de compassion vague ou d’attendrissement superficiel pour les maux subis par des personnes proches ou lointaines. » Au contraire, c’est la détermination ferme et la persévérance à travailler pour le bien commun, c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous, nous sommes vraiment solidaires de tous. Depuis la création de Belemtiise, je fais de la solidarité mon cheval de bataille. Les enfants de Belemtiise ont la chance d’avoir des parents qui s’occupent d’eux, les nourrissent bien, les habillent bien.

Et je leur rappelle toujours de penser qu’il y a des enfants qui n’ont pas ces privilèges et qui surtout n’ont pas à manger. C’est ainsi que tous les deux ans, depuis dix ans maintenant, nous organisons régulièrement des semaines de solidarité au cours desquelles nous sensibilisons les enfants sur la solidarité, rendons des visites avec quelques dons dans des orphelinats et des centres d’insertion sociale d’enfants de la rue, etc. La solidarité est une vertu qui a toujours été vécue en Afrique.

L.P. : Quelle place occupe Dieu dans votre vie ?

J.D. : La première place. Je suis chrétien catholique. Quand je fais une certaine rétrospective, je me dis que ce succès n’est pas un hasard et il est dû à Dieu. Je lui dois tout. Belemtiise que j’ai réussi à créer, c’est par la grâce de Dieu. Ce que je suis aujourd’hui était dans le plan de Dieu. Je n’ai pas un niveau supérieur aux autres, je ne suis pas plus riche, je ne suis pas plus fort… Mon Dieu, pourquoi tu m’as comblé tant ? Pourquoi ? Je sais que Dieu a fait beaucoup pour Belemtiise et on ne peut même pas lui dire merci suffisamment. Lorsqu’on a décidé de fêter les 20 ans de l’école depuis janvier 2012, des messes d’action de grâce ont été dites dans plusieurs paroisses jusqu’à la messe d’anniversaire en ce jour 20 décembre 2012. Je dois tout à Dieu et lui en rends grâce.

L.P. : Quel est votre souhait pour Belemtiise ?

J.D. : Je souhaite qu’au-delà des festivités de cet anniversaire, les enfants retiennent que la solidarité est une vertu et qu’il faut la cultiver en tout temps et en tout lieu. Si chacun d’eux retient cela et met la solidarité en pratique, j’aurai atteint mon objectif. Que Dieu continue de mettre sa main sur Belemtiise et de guider et protéger tous ces enfants qui nous ont été confiés.

Interview réalisée par Flavien BASSOLE
(Collaborateur)

Le Progrès, Bimensuel d’informations générales

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