Mali : Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense qui jugeait la guerre « souhaitable et inéluctable »

lundi 14 janvier 2013

Il l’avait dit, déjà, le samedi 5 août 2012, à Lorient, son fief politique, en marge du festival interceltique : une intervention militaire africaine était « souhaitable et inéluctable ». « La France n’a pas à prendre une initiative militaire au Mali, avait ajouté Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. Elle souhaite que ce soient les forces africaines, en particulier celles de la Cédéao et, éventuellement, de l’Union africaine, qui prennent l’initiative […] La France la soutiendra et j’espère, l’Union européenne aussi ».

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Mali : Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense qui jugeait la guerre « souhaitable et inéluctable »

Il avait souligné alors : « il faut éviter par tous les moyens que cette partie du Mali devienne un ‘Sahélistan’ et les ingrédients sont en train de se rassembler pour qu’elle le devienne ». Le président François Hollande était alors bien plus dans la retenue. Le 14 juillet 2012, il avait considéré que c’était aux Africains de « déterminer » quand et comment intervenir militairement dans le Nord du Mali, tout en promettant la « solidarité » aux pays concernés.

Jean-Yves Le Drian, à l’instar de beaucoup de ministres du gouvernement Hollande-Ayrault, était bien plus, avant sa nomination comme ministre de la Défense, une tête d’affiche locale que nationale hors du cercle des « socialistes » mais, aussi, de celui des spécialistes des problèmes de défense. Il en rêvait, d’ailleurs, de ce portefeuille. Et Nicolas Sarkozy, qui le savait, le lui a proposé via Claude Guéant (à deux reprises dit-on) au nom de l’ouverture politique. Ce n’est donc qu’à la veille de ses 65 ans que celui qui a été vice-président de la commission de la défense nationale et rapporteur du budget de la marine nationale lorsqu’il siégeait à l’Assemblée nationale (1978-1991 et 1997-2007), président de la région Bretagne, autrefois emblématique maire de Lorient, s’est installé à l’hôtel de Brienne.

Né le 30 juin 1947 à Lanester, agglomération proche de Lorient (les deux villes sont séparée par le Scorff), dans le département du Morbihan, petit-fils de docker, fils d’un vendeur de pièces détachées d’automobiles (il appartient à une famille de « cathos de gauche » et sera enfant de chœur ; son père était premier adjoint de Lanester quand le fils s’est lancé en politique), Le Drian a milité au sein de l’UNEF puis de la JEC, la Jeunesse étudiante chrétienne (dont il sera président national), avant de rejoindre le PS en 1974 à l’occasion de la campagne pour la présidentielle qui a opposé Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand.

Elève du lycée Saint-Louis de Lorient, en lettres sup au lycée de Cornouaille, agrégé d’histoire contemporaine, il enseignera à l’université de Rennes II avant d’être promu inspecteur général de l’éducation nationale. A 30 ans, il est adjoint au maire de Lorient ; à 31 ans (en 1978), il conquiert son premier mandat de député (avec le soutien du vieil instituteur SFIO – 70 ans – Yves Allainmat, député sortant, et de Pierre Mauroy) ; à 34 ans (en 1981), il devient maire de Lorient et le restera jusqu’en 1998. Il fera un court passage au gouvernement (Edith Cresson étant alors Premier ministre), en 1991-1992, au portefeuille de secrétaire d’Etat à la Mer.

Président de la région Bretagne depuis 2004, il renoncera à son mandat de député en 2007 pour se consacrer à sa région. Le Drian passe pour un « socialiste libéral » proche de Mauroy quand il a adhéré au PS, de Jacques Delors autrefois, du couple Hollande-Royal voici quelques années et de Hollande seul désormais (il a soutenu sa candidature dès les primaires socialistes).

La relation Le Drian-Hollande est ancienne. Elle a été initiée en 1979 par l’avocat (proche de Ségolène Royal) Jean-Pierre Mignard. Le Drian, Hollande, Royal, Mignard, avec Delors, Jean-Pierre Jouyet et Jean-Michel Gaillard, vont fonder Démocratie 2000 en 1985 se voulant les « transcourants » du PS. Après avoir raté le coche avec Royal en 2007 (auprès de qui il a joué le même rôle, pendant la campagne, qu’en 2012 auprès de Hollande), Le Drian semblait assuré d’obtenir l’hôtel de Brienne dès lors que Hollande serait à l’Elysée. Mais les visées de Pierre Moscovici sur le Quai d’Orsay, qui auraient contraint Hollande à caser Laurent Fabius à la Défense, ont bien failli ruiner ses ambitions.

Entré enfin à l’hôtel de Brienne, il est arrivé avec un plan d’attaque précis : rédaction d’un Livre blanc pour définir « notre stratégie de défense, les nouvelles menaces, les missions des forces armées et les priorités que la France doit élaborer, seule ou avec d’autres » ; adoption pour l’été 2013 de la loi de programmation militaire ; relance de l’Europe de la défense que « la nécessité impose » ; développement du partenariat industriel en matière d’armement (« Nous ne sommes pas des marchands [d’armes] mais des partenaires. Ce n’est pas qu’une figure de style »).

En 2011-2012, la France était en Afghanistan, en Côte d’Ivoire et en Libye. « Notre ensemble de défense était au ‘taquet’ et on ne pouvait pas poursuivre plusieurs opérations en même temps », dira Le Drian. La France a quitté l’Afghanistan, comme prévu, fin 2012 et se trouve engagée, aussitôt, au Mali. Dans une perspective qui est une constante chez Le Drian : le Sahel devient « un nouveau sanctuaire du terrorisme », qu’il appelle un « Sahélistan ». Dès son arrivée au ministère de la Défense, il affirmera au sujet d’AQMI : « On n’a pas assez mesuré les conséquences qu’aurait la disparition de Kadhafi et de certains de ses soutiens, les acheminements d’armes qui s’ensuivent et la disponibilité de certains acteurs » (entretien avec Nathalie Guibert – Le Monde daté du 7 juin 2012). Il précisera alors sa feuille de route : « Nous n’avons pas l’intention de revenir aux traditions d’ingérence. Il est indispensable que les organisations africaines agissent. C’est une fois qu’un mandat des Nations unies, sollicité par les organisations africaines, sera décidé, que nous apprécierons la manière dont la France, qui ne doit pas fuir ses responsabilités, s’associera militairement. Il est souhaitable que des initiatives soient prises rapidement. L’idéal serait que l’ensemble soit accompagné par l’Europe, ce serait une forme de responsabilisation vis-à-vis de l’Afrique ».

Le Drian va marteler que le Sahel « risque d’apparaître demain comme un sanctuaire du terrorisme, un nouvel Afghanistan miné par l’islamisme au cœur de l’Afrique » (entretien avec Bruno Fanucchi – Le Parisien du dimanche 8 juillet 2012). Il verra dans l’évolution de la situation en Afrique de l’Ouest l’opportunité pour Hollande de passer de la posture du « président normal » à celle de « président avec un grand P ». « Qu’il prenne la hauteur nécessaire, dira-t-il (Le Monde daté du 9 novembre 2012). Il faut qu’il gagne un peu en solennité et en dramatisation ». L’affaire malienne est aussi l’opportunité d’une « relance de l’Europe de la défense [qui] est une priorité du gouvernement ». « L’UE considère qu’il faut aider le Mali à éradiquer la menace djihadiste », disait-il, voici quelques semaines à peine (entretien avec François d’Alançon et Antoine Fouchet – La Croix du lundi 24-mardi 25 décembre 2012).

Hier (dimanche 13 janvier 2013), dans le « Grand Rendez-vous » d’i-télé et Europe 1 (avec les quotidiens Le Parisien et Aujourd’hui), Le Drian a dit : « Nous faisons de l’assistance à pays en danger », ajoutant : « Quand le président du Mali nous appelle pour dire au secours, on intervient ». Mais sa justification de l’intervention « française » (et non pas européenne) : « Si on n’était pas intervenu, il n’y aurait plus d’Etat malien […] C’est Bamako qui tombait deux ou trois jours après », pose la vraie question : à quel « Etat » malien profite cette intervention ? Questions subsidiaires : cette intervention inattendue, brusque, massive change la donne politico-militaire au Mali et en Afrique de l’Ouest, de la Méditerranée à l’Atlantique : qui a pris en compte ces bouleversements ? Cette « assistance à pays en danger », n’est-ce pas un remake de l’opération libyenne dont chacun dit, à commencer par Le Drian, que les « effets collatéraux » n’ont pas été pris en compte ? Où faudra-t-il que la France intervienne la prochaine fois ?

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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