La cassure du lien entre le politique et le social, est le mal des sociétés contemporaines.

lundi 24 décembre 2012

J’achevais la rédaction des « Dépêches » sur les dérives dont souffre actuellement la République de Côte d’Ivoire (cf. LDD Côte d’Ivoire 0384/Mercredi 19 décembre 2012) quand, autour de cette question du lien entre le politique et le social, deux informations sont « tombées » qui apportent de l’eau à mon moulin.

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Il s’agit, tout d’abord, d’une note de lecture publiée dans Le Monde daté du 22 décembre 2012. Elle se rapporte au dernier livre publié par Bertrand Badie et Dominique Vidal : « La Cassure, l’état du monde 2013 » (éditions La Découverte). Badie est politologue (doctorat et agrégation en science politique, DEA d’histoire du XXème siècle). Il est chroniqueur régulier de La Croix. C’est un analyste à forte « visibilité ». Beaucoup plus que ne l’est celle du prof à Sciences-Po Paris, spécialiste reconnu des relations internationales mais pas, pour autant, un stakhanoviste des plateaux de télé. Tant mieux ; il n’y a rien de pire que d’être vulgairement vulgarisé. Dominique Vidal, quant à lui, est journaliste (Révolution, La Croix, Le Monde diplomatique), spécialiste du Proche-Orient. Il dirige, depuis 2009, le numéro annuel de « L’état du monde » avec Badie.

J’avoue n’avoir pas lu encore son édition 2013. Mais Gaïdz Minassian en rend compte pour Le Monde. Docteur en sciences politiques, chercheur associé, Minassian est chef d’édition au quotidien Le Monde, chargé de la séquence « débats ». Que dit-il de cette « cassure » qui caractérise le monde contemporain après avoir lu le livre de Badie et Vidal ? Que : « la légitimité des pouvoirs est remise en question. Les élites diabolisées. La démocratie perd du terrain. Le principe même d’élection est contesté. Bref, c’est toute l’universalité de notre édifice qui se lézarde et avec elle la raison et les normes internationales ». Cette « dévitalisation du lien entre le politique et le social […] qui constituait la colonne vertébrale du contrat mondial est donc rompu ». Ceux qui profitent de cette « rupture » sont des « partis xénophobes nationaux,[des] mouvements alternatifs ou islamiques radicaux, [des] communautarismes ». « L’autoritarisme », du même coup, s’impose « comme modèle alternatif à la démocratie » tandis que la « fin du contrat social mondial profite surtout à l’économique qui impose ses acteurs aux postes-clés ». Conclusion de Minassian : « Si le social se retrouve seul face à l’économique avec un politique aux « abonnés absents », de nouvelles fractures sont à attendre. Au politique donc de retrouver le sens de l’intérêt général ».

« Si le social se retrouve seul face à l’économique » : c’est la tendance de notre temps quand on regarde autour de nous ce monde où « le cynisme et l’arrogance règnent ». Il y a cependant prise de conscience. J’en veux pour preuve l’information publiée, ce même vendredi 21 décembre 2012, par La Croix. Anne-Bénédicte Hoffner et Marine Lamoureux consacrent un papier à un nouveau mouvement qui « souhaite renouveler la pensée de la gauche sur ses valeurs ». Il s’agit, bien évidemment, de la gauche française. Cette initiative part d’une « conviction » : « Le principal danger dans notre société actuelle, c’est la rupture du lien social. Nous devons soutenir tout ce qui le consolide ». Ce mouvement, à créer début 2013, entend se structurer autour du « Pacte civique » de Jean-Baptiste de Foucauld. Foucauld, IEP-Paris, ENA, haut fonctionnaire, a été membre du cabinet de Jacques Delors lorsque celui-ci était ministre de l’Economie et des Finances dans le gouvernement de Pierre Mauroy.

A bientôt 70 ans, Foucauld a une longue expérience de l’économie « solidaire » et une flopée de bouquins derrière lui qui portent principalement sur ce fameux « lien social ». Il appelle la gauche, disent les auteurs du papier dans La Croix (cf. supra), à « travailler davantage la question de la fraternité, bien moins explorée que celle de liberté et d’égalité ».

Toute cette réflexion est menée alors que la revue « Esprit » fête ses 80 ans. Et ce ne saurait être un hasard. « Esprit », c’est la revue fondée en 1932 par Emmanuel Mounier. « La revue naîtra d’un souci de reconstruire un humanisme fondé sur la personne, menacée par le capitalisme, l’individualisme, l’utilitarisme et le matérialisme. Ses seules forces seront celles de « l’esprit » avec et sans majuscule : le travail de l’intelligence et l’ouverture au spirituel » écrit Elodie Maurot dans La Croix du 17 décembre 2012 qui évoque, fort opportunément, cet anniversaire. Elle cite aussi Paul Thibaud, directeur de la revue de 1977 à 1989 : « La vraie frontière, disait-il, évoquant l’ouverture d’Esprit aux non-chrétiens et aux non-croyants alors qu’elle est ancrée dans le catholicisme de gauche, passe entre ceux qui se posent des questions et ceux qui ne s’en posent pas ». Il ajoute, au sujet de l’engagement qu’il « oppose au purisme des bonnes intentions » : « C’est l’idée que nous ne connaissons nos valeurs qu’à travers les situations auxquelles nous sommes confrontés qui nous permettent de les éprouver ». Mounier est mort en 1950. Prématurément. Il reste de lui une revue et une philosophie : « le personnalisme » qui émergea entre existentialisme et marxisme (celui du faubourg Saint-Germain, pas celui du Mur des Fédérés).

Mounier est d’actualité dès lors que « le capitalisme, l’individualisme, l’utilitarisme et le matérialisme » le sont encore. Et que la crise que nous vivons s’apparente par bien des aspects à celle que vivait Mounier (au lendemain de la « crise de 1929 ») voici 80 ans. Les risques sont les mêmes : totalitarisme et communautarisme. Il ne faut donc pas s’étonner que des socialistes français s’efforcent de ressusciter la « fraternité ». Le nouveau directeur de la rédaction de la revue « Esprit », Marc-Olivier Padis, a été membre fondateur en 2008 du think tank chargé de réfléchir pour le compte du PS : Terra Nova. C’est dire que le débat sur la rupture du lien social est d’actualité. En France comme ailleurs.

J’ai dit, déjà, ce que le « personnalisme » devait à l’Afrique (cf. LDD France 0428/Lundi 2 juillet 2007). Parce que Mounier y a séjourné dix semaines (11 mars-23 avril 1947) et écrira un livre superbe : « L’Eveil de l’Afrique noire ». Parce que le « personnalisme » est vivant en Afrique noire et notamment au Burkina Faso. Jean-Paul Sagadou, un religieux assomptionniste, est le président-fondateur de l’Association personnaliste des Amis de Mounier (APAM-Burkina). C’est lui qui a préfacé la réédition de « L’Eveil de l’Afrique noire » tandis qu’un autre Burkinabè, Jacques Nanema, enseignant-chercheur en philosophie à Ouagadougou, en a assuré la présentation. Ouaga est d’ailleurs la capitale africaine des études et travaux sur Mounier (même s’il ne faut pas oublier la contribution du Camerounais Georges Ngango, décédé le 31 mai 1998, plusieurs fois ministre mais surtout enseignant). Sagadou a écrit que ce que Mounier appréhendait pour l’Afrique c’était « [le] mépris des réalités culturelles africaines, [la] griserie des professions intellectuelles, [la] constitution de nouvelles bourgeoisies coupées des masses, [le] mépris du travail manuel, [le] verbalisme révolutionnaire et [la] démagogie, etc. ». « Il craint, ajoutait Sagadou, que l’Afrique ne produise des Africains faux européens en contre-plaqué qui ne seront ni d’Europe, ni d’Afrique ». Pour Sagadou, ce que Mounier « attendait de la vie », c’était de « rencontrer des personnes ». Mounier ajoutait aussitôt : « Et je sentais bien que cela voulait dire : rencontrer la souffrance ». Autrement dit : retisser du « lien social ».

Mais aujourd’hui, les politiques, s’ils aiment à parler (parfois) de la « souffrance » des autres, évitent de la rencontrer et, surtout, de s’en soucier ; quand bien même passeraient-ils une partie de leur temps à gérer fondations et autres associations dites caritatives. La « rupture du lien social » le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, parmi d’autres régimes, l’on expérimenté en 2011, le Mali et le Sénégal en 2012. Certains parviennent à le retisser ; d’autres ne pensent qu’à s’en défier pour mieux le nier. Ce n’est pas la meilleure des choses. Il n’est jamais bon de se trouver du côté de « ceux qui ne se posent pas des questions »

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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