Jean-Louis Billon, un chef d’entreprise privée comme ministre du Commerce, de l’artisanat et des PME.

vendredi 23 novembre 2012

Troisième Premier ministre de Côte d’Ivoire depuis la victoire à la présidentielle d’Alassane D. Ouattara, il y a tout juste deux ans, Daniel Duncan Kablan a sous son autorité une équipe resserrée : 28 ministres contre 35 dans la précédente formation gouvernementale du 13 mars 2012 (je prends en compte Paul Koffi Koffi qui était « délégué auprès du président de la République pour les questions de Défense » et désormais « ministre délégué auprès du président de la République, chargé de la Défense »).

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Jean-Louis Billon, un chef d’entreprise privée comme ministre du Commerce, de l’artisanat et des PME.

Jeannot Ahoussou-Kouadio, avocat, avait gardé sous le coude le portefeuille de Garde des Sceaux, ministre de la Justice ; son successeur, économiste de formation, est ministre de l’Economie et des Finances. Cette concentration du gouvernement résulte essentiellement d’une reformulation des différents portefeuilles. L’Intérieur est aussi en charge de la Sécurité ; la Formation professionnelle rejoint l’Emploi et les Affaires sociales ; la Justice prend en compte les Droits de l’homme et les Libertés publiques ; l’Intégration africaine s’adjoint les Ivoiriens de l’extérieur ; l’Environnement et le Développement durable, c’est aussi la Salubrité urbaine ; l’Enseignement technique rejoint l’Education nationale ; le Logement s’intègre à la Construction, l’Assainissement et l’Urbanisme ; la Famille, la Femme et l’Enfant est désormais en charge de la Solidarité ; la Promotion de la jeunesse s’inscrit dans les activités du ministre des Sports et Loisirs.

Duncan Kablan ayant en charge l’Economie et les Finances, son précédent titulaire, Charles Koffi Diby, est promu ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères. Des départs (13 en tenant compte du premier ministre) donc ; mais peu d’arrivées (4 seulement) dont celle de Jean-Louis Billon nommé ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME (regroupement des portefeuilles détenus précédemment par Sidiki Konaté, Artisanat et Promotion des PME, et Dagobert Banzio, Commerce).

L’arrivée de Billon n’est pas une surprise. Elle était annoncée et espérée par tous ceux qui pensent que les entrepreneurs ivoiriens sont moins coupés des réalités sociales du pays que ne le sont les hommes politiques. Evidemment ce débarquement ne pouvait se faire que dans le cadre d’une économie « libérale » : on imagine mal, ailleurs, le président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI-CI), PDG de la principale holding locale, faire irruption dans un gouvernement au poste de ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME. Cette arrivée est d’ailleurs emblématique de la volonté du président Alassane D. Ouattara d’avoir, autant que faire se peut compte tenu des contraintes « politiques »*, un gouvernement composé de ministres qui savent de quoi ils parlent. Avec Billon, pas de problèmes ; non seulement il connaît le sujet mais n’est pas homme à ne pas dire tout haut ce qu’il pense tout bas.

Billon n’est pas, d’ailleurs, n’importe quel entrepreneur ivoirien. Il est, d’abord, le fils de Pierre Billon (décédé voici près de onze ans), personnalité du monde des affaires sous Félix Houphouët-Boigny, un monde que le « Vieux » connaissait bien lui aussi (on disait de Billon qu’il était « le représentant de ses intérêts dans les affaires »). Il est aussi PDG du groupe SIFCA, holding de tête d’un conglomérat qui contrôle quelques belles pépites agro-industrielles et commerciales de la Côte d’Ivoire (même si, crise oblige, les pépites sont quelque peu ternies). Il est aussi le gendre de Charles Gomis, qui vient de prendre ses fonctions d’ambassadeur à Paris (cf. LDD Côte d’Ivoire 0372/Vendredi 7 septembre 2012).

Billon et Gomis (les pères) se sont connus à Washington quand Gomis y était en poste à l’ambassade de Côte d’Ivoire. Ils sont devenus des amis très proches. La fille aînée de Charles Gomis, Henriette**, sera l’amie d’enfance de Jean-Louis Billon. Ils se sont mariés en 1992. Après ses études en France et aux Etats-Unis, où il débutera ses activités professionnelles dans le secteur café-cacao, Jean-Louis Billon reviendra en Côte d’Ivoire en 1999, « l’année de tous les dangers » : la chute d’Henri Konan Bédié à la suite du coup de force militaire du 24 décembre ! Il a alors 35 ans. En 2001, il sera nommé conseiller économique et social. Il va conquérir la présidence de la CCI-CI le 8 septembre 2002, juste avant les « événements » du 18-19 septembre. Il l’emportera face à Pierre Magne, PDG depuis 1993 de la SITAB (entreprise du groupe Bolloré jusqu’en avril 2001), après une longue campagne de près de vingt mois.

Jean-Louis Billon va faire de la CCI-CI un outil de dénonciation des dérives du système politique ivoirien. « L’Etat est dans une logique de survie. Il n’y a plus de politique de développement économique à proprement parler. L’agenda des ministres est essentiellement politique, tout le reste passe après. On ne fait plus de prospective… On se contente de gérer le budget de l’Etat, la corruption gangrène toutes les activités. Nous demandons le rétablissement d’une administration forte, crédible, équitable, qui assure sa mission de service public » (entretien avec Pascal Airault – J.A./L’Intelligent du 13 novembre 2005). Un discours que d’aucuns jugeront « présidentiel », présentant Billon comme un « quatrième homme » (face à Laurent Gbagbo, Konan Bédié et ADO).

Dénonçant les positions « partisanes » des partis et des « groupuscules » politiques, Billon militera pour l’organisation de la société civile et fondera la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI), stigmatisera une Constitution « élaborée et votée sous un régime militaire » (celui de Gueï), « une classe politique égoïste » qui « oublie l’essentiel, à savoir les Ivoiriens et leur bien être » (Les Echos – 17-18 décembre 2010), s’interrogera sur l’utilité de l’Union africaine qui n’est pas « un véritable outil de développement économique et social », et accepte le « blanchiment politique », ces présidents qui « arrivent au pouvoir par un coup d’Etat et qui, au fil des années, se transforment en démocrates par des élections ». Un discours politique qui, par instant, laisse penser qu’il flirte avec ce que l’on pourrait appeler un « populisme entrepreneurial » (« On ne se soucie jamais des travailleurs ») mais qui avait le mérite de rompre avec le discours consensuel que nous servaient à longueur de journée les « politiques » ivoiriens.

Billon voulait l’alternance politique (elle est acquise depuis deux ans) et l’alternance économique. Il avait dit à Jeune Afrique (propos recueillis par Pascal Airault et Philippe Perdrix – 8 mai 2011) : « Si la France est notre partenaire traditionnel, nous avons intérêt à diversifier nos interlocuteurs. Pour trois raisons : le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé en Asie, nous n’avons aucun intérêt à traiter avec les mêmes baroudeurs qui tournent sur le continent, et il faut lutter contre les monopoles. Ils sont interdis en Europe. Pourquoi devrait-on les accepter ici ? ». Billon ne disait pas qui étaient ces « baroudeurs » et quels sont ces « monopoles ». Mais lors de l’attribution, dans le cadre d’un marché de gré à gré, le 23 octobre 2003, de la concession du terminal de Vridi au groupe Bolloré, il avait dénoncé un « scandale », soulignant que « toutes les procédures ont été bafouées dans cette affaire » et stigmatisant « une situation monopolistique de fait dans les transports ivoiriens, Bolloré étant déjà présent dans le secteur portuaire et maritime ». Voilà Billon aux commandes du commerce, de l’artisanat et des PME. Espérons que son discours « éthique » n’aura pas varié.

* Gouvernement Daniel Duncan Kablan : 17 ministres RDR, 9 ministres PDCI, 1 ministre UDPCI et 1 ministre UPCI.

** Sa petite sœur, Camille-Alexandra, diplômée de l’Université catholique de Bretagne-Sud (communication) et de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Lille (marketing) assure la communication multimédia online du groupe SIFCA.

NB - SIFCA a payé un lourd tribut lors de la guerre civile avec l’enlèvement, le 4 avril 2011, puis l’assassinat, par un commando pro-Gbagbo de Yves Lambelin, son président, et de deux de ses collaborateurs (un Béninois et un Malaisien) ainsi que du patron du NOVOTEL où ils étaient en réunion (cf. LDD Côte d’Ivoire 0316/12 mai 2011).

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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