Daniel Duncan Kablan, premier ministre de Côte d’Ivoire. « Vingt ans après »… !

vendredi 23 novembre 2012

Ils sont tous là. Athos, Porthos, Aramis et, bien sûr, d’Artagnan. Mais aussi Rochefort, de Winter, les valets, Mazarin, Anne d’Autriche… C’est « Vingt ans après », la suite des « Trois mousquetaires » qu’Alexandre Dumas avait souhaité donné à son roman de cape et d’épée. Les héros, bien sûr, sont fatigués ; mais on se passionne toujours pour leurs aventures. Je laisse le soin aux spécialistes de nous dire qui, aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, joue avec talent les différents rôles de ce remake.

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Daniel Duncan Kablan, premier ministre de Côte d’Ivoire. « Vingt ans après »… !

Vingt ans après, la nomination de Daniel Duncan Kablan (pas mal en Mazarin) au poste de premier ministre d’Alassane D. Ouattara (Aramis ou Porthos ?) après l’avoir été d’Henri Konan Bédié (lui, c’est Athos !), tandis que Laurent Gbagbo (incontestablement : Rochefort) se morfond dans sa cellule et que Guillaume Soro (alias d’Artagnan) attend son heure de gloire, c’est « un beau roman, une belle histoire ».

Voilà une semaine, le mercredi 14 novembre 2012, Ouattara avait créé l’événement en prononçant brutalement la dissolution du gouvernement (cf. LDD Côte d’Ivoire 0374/Mercredi 14 novembre 2012). Sans, pour autant, annoncer la reconduction du premier ministre (en l’occurrence Jeannot Kouadio Ahoussou) ou la nomination d’un nouveau. Huit jours viennent de s’écouler et le nouveau est un ancien : Duncan Kablan. « Vingt ans après ». Pas vraiment une surprise. Il avait été nominé déjà, en 2011, mais avait été jugé trop « historique » pour incarner la « Côte d’Ivoire nouvelle » au lendemain d’une « guerre civile » meurtrière et destructrice. Il sera nommé aux Affaires étrangères où il n’aura pas grand-chose à faire dès lors que Ouattara faisait tout dans une conjoncture diplomatique délicate.

11 décembre 1993-21 novembre 2012. Duncan Kablan retrouve un job auquel Bédié l’avait nommé au lendemain de la mort du « Vieux » et des tensions avec Ouattara liées à la « guerre de succession » (rien de plus, alors, qu’une bataille). Il y avait justifié son image de technocrate. Ministre délégué à l’Economie, aux Finances et au Plan depuis le 5 juillet 1990 dans le gouvernement de Ouattara, alors premier ministre, il représentait la continuité de la politique économique de son prédécesseur, ayant à gérer la dévaluation du franc CFA, le meilleur cadeau qu’ait fait Paris au nouveau régime.

Originaire du centre de la Côte d’Ivoire, Duncan Kablan appartient au groupe des Nzima (comme Kwamé Nkrumah). Né le 30 juin 1943, à Ouellé, dans la sous-préfecture de Daoukro, c’est en France qu’il poursuivra ses études supérieures : Institut commercial de Nancy et Institut de commerce international de Paris. Sous-directeur des interventions et des relations économiques et extérieures au ministère de l’Economie et des Finances où il entre en 1970, il passera près de six mois au FMI en 1973-1974 en qualité de « Special Appointe ». Il intégrera ensuite la BCEAO où, en douze années, de 1974 à 1986, il sera successivement sous-directeur, chef du service des études, adjoint au directeur national (Lamine Diabaté qui, en juillet 1986, entrera au gouvernement comme ministre d’Etat) puis, alors que Charles Konan Banny obtenait la direction nationale de la BCEAO, Duncan Kablan sera nommé, en octobre 1986, directeur général de la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), un poste où il aura bien du mal à trouver ses repères. Escapade de peu de temps hors de la banque puisqu’il obtient, après une courte traversée du désert, le poste de directeur central du patrimoine et de l’information (mars 1989) au siège de la BCEAO à Dakar.

C’est Ouattara, nommé gouverneur de la BCEAO, qui l’a appelé dans la capitale sénégalaise. Il apprécie, dit-il, son sens de la rigueur. Le 5 juillet 1990, c’est encore Ouattara qui le sort de l’ombre pour en faire son ministre délégué chargé de l’Economie, des Finances, du Commerce et du Plan. Sorti de l’ombre mais pas pour autant sous les feux de projecteurs. Duncan Kablan n’aime ni la publicité ni le tapage. Et surtout pas les querelles politiques. « De grâce, il faut aller vite. Nous sommes pris par le temps. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour relancer l’économie ivoirienne. Les autres considérations sont secondaires », déclarait-il, au cours de l’été 1993, alors que Bédié, président de l’Assemblée nationale, y menait une rude polémique sur les privatisations décidées par Ouattara et que l’on évoquait alors « une lutte pour le pouvoir » entre HKB et ADO (entretien avec Stéphane Dupont – Jeune Afrique Economie, juillet 1993).

La polémique, ce n’est pas Duncan Kablan qui va l’alimenter. « Un gouvernement doit gouverner et une opposition tenir son rôle de contre-pouvoir. Je me concentre sur la conduite des affaires, plus particulièrement sur les aspects économiques », affirmait-il à la veille du lancement de la campagne pour la présidentielle 1995. Il ajoutait alors : « Ouattara est un ami. J’étais un de ses collaborateurs. Sous l’autorité de Félix Houphouët-Boigny, il a entrepris une politique de retour à la croissance […] Cette politique est confirmée par le président Henri Konan Bédié. Le chef de l’Etat a indiqué que l’on poursuivait, en l’approfondissant, ce qui a été entrepris » (entretien avec Elimane Fall et Rémi Godeau – Jeune Afrique du 21 avril 1994).

Difficile d’être plus soft alors que la bataille a été engagée contre la candidature de Ouattara à la présidentielle de 1995. « La politique pour la politique ne présente aucun intérêt » affirmera-t-il à Elimane Fall (Jeune Afrique du 8 juin 1995). Il n’aborde que les questions économiques dans ses entretiens avec la presse et cessera toute communication au lendemain du lancement du forum « Investir en Côte d’Ivoire » (octobre 1995) qui devait faire de la Côte d’Ivoire « l’éléphant d’Afrique » concurrent des « dragons d’Asie ».

Il formera un nouveau gouvernement (26 janvier 1996) sur la base du discours-programme de Yamoussoukro prononcé par Bédié le 26 août 1995. L’occasion pour lui de préciser sa philosophie politique : 1 – « Il faut tenir compte de l’opinion, mais il ne faut pas se laisser guider par elle. On ne change pas pour changer. On change pour atteindre un but. Ce qui est important, c’est l’efficacité du gouvernement et les résultats qu’il atteint » ; 2 – « Pour qu’un parti soit représenté au gouvernement, encore faut-il qu’il ait le même programme que celui qui est appliqué par ce gouvernement […] Comment voulez-vous que des partis d’opposition qui ont leurs propres programmes entrent au gouvernement pour aller de l’avant avec nous ? » (entretien avec Mamadou Alpha Barry – Jeune Afrique Economie du 5 février 1996).

Les événements politiques, souvent dramatiques, qui ont marqué l’évolution de la Côte d’Ivoire depuis la mort du « Vieux », le 7 décembre 1993, vont passer sur lui sans jamais sembler l’atteindre. Opposition RDR-PDCI, « Ivoirité », coup de force du 24 décembre 1999 contre Bédié, présidences de Robert Gueï puis de Laurent Gbagbo, événements du 18-19 septembre 2002, campagnes présidentielles à répétition, présidentielle de 2010. L’accession au pouvoir de Ouattara, après la « guerre civile » de 2011 va le ramener dans le champ politique. Ouattara a gagné la présidentielle parce que Bédié a permis de faire perdre Gbgabo. Le plus grand dénominateur commun entre les deux hommes s’appelle Duncan Kablan, bras droit de l’un pendant trois ans et de l’autre pendant cinq ans. On évoquera tout naturellement son nom pour être le premier Premier ministre à succéder à Soro (l’homme par qui tout est arrivé et qui contrôle les Forces Nouvelles).

Mais cela avait des allures de remake des années 1990. Pas du meilleur effet. Duncan Kablan se contentera d’un titre de ministre d’Etat et d’un portefeuille des Affaires étrangères. Pas vraiment son domaine de prédilection. Aujourd’hui, le voilà revenu là où il se trouvait il y a vingt ans. Le monde a changé depuis. Ainsi, récemment, ministre des Affaires étrangères, il a découvert la Chine et s’est dit « véritablement impressionné ». Il en a retenu que « c’est à force de travail que ce pays est parvenu à ce niveau d’évolution. Le travail a donc payé ». Ouais, on peut voir les choses comme cela !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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