Sidwaya (S.) : L’information majeure qui est ressortie de la dernière assemblée générale des sociétés d’Etat, c’est le déficit de la SONABEL. Quelles sont les raisons d’une aussi surprenante contre-performance ?
Siengui Apollinaire Ki(S.A.K.) : C’est juste. A la présentation de nos états financiers à l’assemblée générale des sociétés d’Etat, il est ressorti que nous avons enregistré au titre de 2011, un déficit de 15,171 milliards de francs CFA, consécutif à un bénéfice de 698 millions de francs de CFA l’année précédente. C’est surprenant c’est vrai, mais les causes de ce déficit sont connues. Elles sont exogènes à la société. Le déficit est principalement dû aux hydrocarbures. Vous savez que la production d’électricité au Burkina Faso est essentiellement le fait de centrales diesels qui fonctionnent au fuel. Nous avons enregistré en 2011 une augmentation importante des coûts de ces produits facturés à la SONABEL. Cela a entraîné un surcoût des frais des combustibles de 11 milliards de F CFA. C’est-à-dire qu’en 2010 et 2011, nous avons produit quasiment la même énergie, 448 GW/h, mais en 2011 pour produire cet énergie, nous avons dépensé en combustible 44 milliards de francs CFA contre 33 milliards pour la même quantité en 2010. Ce surcoût est dû au fait qu’on nous a facturés le combustible à un prix plus élevé. Nous avons payé 70 F CFA de plus pour le DDO, c’est-à-dire qu’on est passé de 330 à 400 F.
Et pour le fuel de 230 à 306 F CFA. Notre déficit est dû aussi à l’augmentation du prix de l’énergie importé. Une partie de l’énergie que nous consommons est importée de la Côte d’Ivoire. Il y a une formule de révision du prix liée au cours du baril. Comme il a évolué, le prix de cette énergie importée a naturellement augmenté. Cela nous induit à peu près 3,5 milliards de francs CFA de surcoût. Vous vous rappelez aussi que nous avons loué des groupes électrogènes pour faire face aux difficultés d’approvisionnement que nous avons enregistrées pendant la crise postélectorale en Eburnie. Comme il n’y avait pas de visibilité sur la durée de cette perturbation, nous avons entrepris rapidement de louer des groupes électrogènes de 60 MW en deux tranches de 30 MW pour nous permettre de remplacer la ligne d’interconnexion.
Or la location des groupes dans le secteur de l’électricité est une opération tellement chère que personne ne veut s’y aventurer. On n’y va que lorsqu’on n’a pas le choix. Une des causes aussi est due au déficit pluviométrique. Comme on n’avait pas beaucoup d’eau dans les barrages, la production hydraulique a baissé. C’est l’énergie la moins chère dont nous disposons, l’interconnexion venant après. Quand on sait que le modèle financier de la SONABEL prévoyait les années 2011 jusqu’à 2015, comme des périodes difficiles où l’on devrait être en situation de déficit, il est clair que ces éléments conjoncturels sont venus accentuer davantage le déficit.
S. : De nombreuses structures émargeant au budget de l’Etat ont beaucoup de factures impayées comme c’est le cas d’une société telle que l’ONEA. Ces « mauvais » payeurs ont-ils contribué à mettre la SONABEL en difficulté ?
S.A.K. : Nous connaissons la même situation que l’ONEA, même si je ne connais pas l’état de ses impayés. A la SONABEL, nous avons des impayés assez lourds. A l’Assemblée générale des sociétés d’Etat, le Premier ministre a invité les institutions concernées à prendre les dispositions pour s’acquitter de leur dette. Au niveau de l’Etat et des institutions, nous avons environ 7,5 milliards de francs CFA de factures qui ne sont pas encore payés. Nous sommes en discussion avec ses structures pour voir comment recouvrer ces factures de consommation. Dans ce montant, il faut ajouter les factures de travaux. Avec les instructions du Premier ministre, j’espère qu’on trouvera une solution. Il est vrai que ces impayés nous gène, parce qu’ils nous créent des problèmes de trésorerie et autant de difficultés vis-à-vis de nos fournisseurs. Or si vous les payez difficilement, leur service devient cher car ils sont obligés de prendre des crédits bancaires pour couvrir les charges. Et au final c’est nous qui payons ces frais.
S. : Des écrits accusent la SONABEL d’avoir effectué des passations de marché douteuses, ce qui expliquerait en partie ce déficit. Quelle est votre réaction à ce sujet ?
S.A.K. : Une corruption jusqu’à niveau de 15 milliards ? ! C’est qu’à même fort. Les éléments que nous avons exposés sont ceux que nous avons trouvés. La procédure nationale des passations de marché qui a été adoptée a ce mérite d’entraîner une transparence. Je ne voie pas où les gens trouvent qu’il y a corruption dans la passation des marchés. Le déficit de la SONABEL est tellement clair, quand on regarde les chiffres et les consommations intermédiaires, qu’il ne faut pas rechercher d’autres causes ailleurs. On n’a même fouillé dans les postes de dépenses et de charges à l’interne. Nous n’avons pas observé des augmentations exagérées, même les salaires. Avec les mouvements sociaux qu’il y a eu et les différentes augmentations de salaires, ils n’ont augmenté que de 6%.
S. : Avec ce déficit de la SONABEL, est-ce que les objectifs du Burkina Faso en matière d’électrification sont compromis ?
S.A.K. : SONABEL, est une société de l’Etat. Et l’Etat en matière d’électrification a affiché clairement son intention d’aller de l’avant et de très rapidement électrifier le maximum de localités. Il est clair qu’on ne peut pas reculer parce que l’électricité est un grand facteur de développement. Maintenant, la situation que nous vivons, qui fait que les ressources s’amenuisent, et avec les coûts de production élevés, il va falloir trouver des moyens pour conforter la situation financière de la maison. Il n’est pas question en tout cas de revenir sur le programme d’électrification que nous avons établi. Avec l’appui de l’Etat, on pourra poursuivre cette politique. Nous sommes en train de mettre en œuvre les projets engagés avec les différents bailleurs de fonds. Nous espérons que le gouvernement prêtera une attention bienveillante aux propositions que nous avons faites pour nous permettre d’aller de l’avant et de dérouler le programme d’investissement dans l’objectif d’atteindre le 60% de taux de couverture du pays d’ici à 2015
S. : Le déficit est établi ; que compte faire la SONABEL pour redresser la situation ?
S.A.K. ? : Il faut d’abord essayer de diminuer les coûts de production. Comme la production locale diesel est chère, il faut qu’on arrive à baisser son coût ou même à baisser la quantité de production locale. Cela veut dire qu’il faut compenser par l’importation d’énergie. Nous avons déjà entrepris des discussions avec nos partenaires ivoiriens pour augmenter le volume d’importation de la Côte d’Ivoire. Pour augmenter l’importation d’énergie, il faut aussi opérer d’autres interconnexions. Le deuxième levier qu’on peut activer, ce sont les énergies renouvelables. Le Premier ministre nous a enjoints d’aller de l’avant dans ce sens. Nous en avons un certain nombre. Il ne faut pas bannir le thermique. Même si on réduit, son volume, il restera quant même une certaine quantité. Si aujourd’hui le coût de production du thermique est très élevé, c’est parce que le niveau de la subvention de l’Etat actuellement est insuffisant pour permettre au prix d’être contenu à un certain niveau. Un relèvement de cette subvention nous permettra donc de contenir le prix du KW/H à un niveau acceptable.
S. : Donc les consommateurs ne doivent pas s’attendre de sitôt à une baisse du prix du KWH
S.A.K. : C’est difficile. Pour être objectif et du point de vue technique, le prix de l’énergie, et pour le Burkina Faso et pour les pays de la sous-région, est très élevé. Les prix que nous pratiquons ici datent de 2006. Si vous vous rappelez entre 2006-2008, il y a eu la cascade des hausses des hydrocarbures, mais nos prix sont restés constants. C’est en fait la subvention de l’Etat qui nous permettait de contenir le prix de vente à un certain degré. Cette subvention a été plafonnée et nous arrivons à un stade où c’est compliqué pour nous. Le coût de production locale comme je le soulignais plus haut est même plus élevé que le prix de vente. Sur le plan technique, au regard des différents coûts, il est difficile de penser à une baisse du KW/H. ce n’est pas possible. Maintenant, il revient que l’énergie électrique servie aux clients de la SONABEL au Burkina Faso est subventionnée par l’Etat. C’est la subvention qui a permis jusque-là de maintenir le prix jusqu’à un certain niveau. Donc si l’Etat augmente sa subvention et que nous arrivons à développer nos projets, cela permettra de contenir déjà les prix.
Je crois que si nous arrivons à garder le niveau actuel des coûts, ce sera comme si nous les baissions. Entre 2006 et 2012, si vous voyez l’évolution des choses et que le prix du KW/H reste constant, c’est comme si on le baissait. Il faut se battre pour cela, sinon parler de la baisse des prix actuellement est difficile. N’oubliez pas qu’il y a un autre challenge auquel nous sommes soumis : c’est la régularité de la fourniture d’énergie. Pour assurer cette régularité, il y a nécessité d’investir. Et si l’on parle d’investissement, il faut de l’argent ainsi que des emprunts qu’il faut rembourser.
S. : Des coupures intempestives d’électricité ont été observées ces derniers temps à Ouagadougou. La population doit-elle s’attendre encore à des délestages ?comme en 2011 ?
S.A.K. : En 2011, nous avons connu beaucoup de coupures d’électricité et on a même dû délester. Mais il faut nous reconnaître quand même qu’en 2012, ?nous avons réussi à éviter de soumettre la clientèle à un délestage programmé. Des mesures ont été mise en œuvre pour cela. Le délestage programmé est généralement dû à un déficit entre l’offre et la demande. Et nous n’avons pas connu de façon durable cette situation en 2012. Cela est dû aux investissements qui ont été effectués, aux groupes qui ont été loués pour permettre la fourniture d’électricité. En dehors de cette situation de délestage, il y a des coupures dues à des pannes sur les installations. Il peut s’agir des pannes soient sur les installations de distribution et de transport d’électricité, c’est-à-dire les lignes. Soit des installations de production d’électricité, les groupes électrogènes. Quand il y a une panne sur une ligne qui alimente un quartier, par exemple un charognard qui se fait prendre sur une ligne ou une branche d’arbre qui a été charriée par le vent sur la ligne, elle se met hors tension pour protéger les hommes et l’environnement.
Cela entraîne une coupure et c’est différent d’un délestage. La particularité de notre situation est que nous avons surtout des lignes aériennes, et non souterraines, parce qu’elles sont trois à quatre fois moins chères. Nous sommes obligés parce que nous n’avons pas de ressources. A Paris par exemple, vous allez rarement voir une ligne aérienne. Lorsque vous avez des lignes souterraines, les désagréments que nous connaissons ne se produisent pas. En plus pour alimenter un quartier, nous construisons généralement des lignes en antennes, c’est-à-dire que c’est une seule ligne qui alimente la zone. Si cette ligne est en panne, il faut la dépanner avant de pouvoir alimenter la zone. Il n’y a pas de secours, tout simplement parce que pour le faire, il faut doubler l’investissement. Alors que dans les pays développés, si vous prenez une zone, ce n’est pas une seule ligne qui l’alimente. Il y a trois ou quatre autres qui peuvent suppléer la principale en cas de pannes. Ce sont ces genres de coupure que vous avez constatés cette année.
S. : Justement de nombreuses personnes se sont posé des questions sur l’opportunité en son temps d’une interconnexion avec la Côte d’Ivoire. Est-ce que les problèmes actuels de la SONABEL leur donnent raison ?
S.A.K. : Cette situation de déficit est certes malheureuse, mais elle vient au contraire nous démonter que le choix des interconnexions est la meilleure option pour nous de baisser les coûts de l’énergie au Burkina Faso. Si nous n’avions pas l’énergie importée de la Côte d’Ivoire, si nous devions en 2011 nous baser sur la production locale, on aurait eu un déficit beaucoup plus grand. En fait, le coût du prix de revient du KW/H produit par nos centrales thermiques en 2011 est de 102 F le KW/H, au poste combustible et huile seulement. En clair, chaque KW/H sorti de nos centrales thermiques, en prenant seulement le prix du combustible et l’huile utilisée par les machines, a coûté 102 F. Or notre prix de vente moyen tourne autour de 100 F. C’est-à-dire que chaque KW/H qui sortait de nos centrales était vendu moins cher que le prix de revient. La faute aux hydrocarbures. Alors qu’en 2010 on était à près de 77 F. C’est le prix de l’énergie importée qui nous a même permis de contenir le déficit à 15 milliards. Sinon il serait largement au-delà de cela. Comme nous l’avons toujours répété, la solution pour un pays comme le Burkina Faso, si l’on veut contenir le prix de l’électricité à un certain niveau, c’est d’aller vers les interconnexions et bien sûr les énergies renouvelables.
Mais en attendant, l’interconnexion avec la Côte d’Ivoire nous permet de disposer d’une énergie moins chère. Actuellement elle nous livre au minimum 50 MW. Et on vient de me dire que la semaine dernière nous avons dépassé 100 MW d’importation à des moments. Nos besoins en termes de puissance actuellement est de 135 MW. Nous étions autour de 168 MW vers avril et mai.
S. : Quels sont vos projets pour les énergies renouvelables ?
S.A.K. : En termes d’énergie renouvelable, le potentiel que nous avons dans notre pays, c’est le solaire. Il y a le vent mais les spécialistes disent que les vents que nous avons dans notre pays ne sont pas encore suffisants pour ériger des unités de production rentable. Comme premier projet donc dans le solaire, nous avons deux mini centrales solaires de 1 MW et de 0,5 MW qui seront installées à Ouaga 2000 et à Kaya, financées par l’Agence française de développement (AFD). La convention est déjà signée. Ce sont des petits projets-pilotes, la SONABEL n’ayant pas d’expérience dans le solaire, cela nous permettra d’améliorer nos connaissances du sujet. Le deuxième projet qui est de grande production, est une centrale de 20MW à Zagtouli financée par l’Union européenne à travers une subvention qui va couvrir 40% du coût. Le dossier est en instruction chez les bailleurs de fonds. L’Etat a signé une convention avec une société minière, la SEMAFO, pour la mise en place d’une société de production et qui va développer une centrale de 20 MW à Mana. Nous sommes partenaire à ce projet. Nous avons une dizaine d’autres qui sont menés par des partenaires extérieurs.
Cette flopée de projet solaire a amené l’Etat à faire des études pour voir comment le Burkina Faso peut appréhender le solaire. Le problème du solaire est que les coûts jusque-là n’étaient pas aussi faible que le public semble le croire. Il pense que le solaire est gratuit alors qu’en réalité il ne l’est pas. Actuellement son prix est comparable à celui d’une unité diesel. Mais comme le prix des hydrocarbures montent, cela veut dire que le solaire commencera à être concurrentiel. Au moment donc où nous allons pouvoir mettre en marche nos projets, ce seront des investissements rentables.
S. : A quel stade sont les autres projets d’interconnexion ? ?
S.A. K. : Le deuxième projet d’interconnexion d’envergure que nous avons, c’est avec Ghana. C’est le projet Bolgatanga-Ouagadougou, distant de 171 km côté Burkina Faso. Il coûtera 36 milliards de francs CFA et financé par la Banque mondiale, l’AFD et l’Union européenne. Les conventions ont toutes été signées. Les financements sont disponibles et il reste maintenant a déroulé le projet. C’est en fait un projet prioritaire du West african power pool (WAPP), l’organisation des sociétés d’électricité de la CEDEAO. Nous sommes actuellement à l’étape de recrutement de l’ingénieur conseil qui va finaliser le dossier d’appel d’offre. Nous espérons pouvoir lancer l’appel d’offre d’ici à la fin de cette année.
Le chronogramme prévoit à fin de 2014, la mise en service de la ligne. Le 3e projet est une liaison entre trois pays, le Ghana, le Burkina Faso et le Mali. Il permettra d’interconnecter la localité de An au Ghana à Bobo-Dioulasso au Burkina et Sikasso au Mali. C’est aussi un projet du WAPP et nous sommes à l’étape de finalisation des financements. Les bailleurs de fonds ont eu à se rencontrer et à discuter. Il reste à compléter les financements et des études complémentaires à réaliser. Etant un projet prioritaire du WAPP, je puis vous dire qu’il ne devrait pas y avoir de problèmes pour son financement. Le dernier que nous avons, c’est le projet Nigeria-Niger-Bénin-Burkina. Il nous permettra d’importer l’énergie du Nigeria à l’horizon 2017-2018, étant entendu que le Nigeria avec ses ressources importantes de gaz a en projet de réaliser de grandes unités de production. Ce projet est aussi dans les pipelines du WAPP et il est à ?la recherche de financement. Le Burkina Faso s’est résolument porté vers l’importation de l’énergie. Bien sûr, on n’oublie pas d’avoir un minimum de production autonome locale au cas où il y a des problèmes sur les lignes interconnectée.
S. : Les Burkinabè doivent-il s’inquiéter de la situation actuelle de la SONABEL ?
S. A. K. : Entendre que la nationale d’électricité qui fournit un produit de grande consommation, connaît un déficit de 15 milliards, c’est normal que le client se pose des questions. Si après la SONABEL n’a plus d’argent pour livrer de l’électricité, il y aura un gros problème. Je comprends bien que la population puisse se poser des questions. Le déficit est dû à des causes conjoncturelles connues. Les solutions on les connaît aussi, il faut diminuer les coûts de production. Les causes étant connues il n’y a pas à s’inquiéter comme si on était dans le flou total sans savoir ce qui ce que demain sera fait.
Interview réalisée par Sié Simplice HIEN
Sidwaya




