Présentez-vous à vos lecteurs pour ceux qui ne vous connaissent pas.
Je m’appelle Ivatchka Yaméogo-Warner. Je suis née à Ouagadougou d’un père burkinabé et d’une mère française. J’ai fait mes études primaires et secondaires entre Koudougou, Dakar, Ouagadougou et Montréal. Pour ce qui est des études universitaires, j’ai obtenu une licence en Langues Etrangères Appliquées en France avant de partir pour les USA où j’ai obtenu un Masters en Sciences Politiques et ensuite un Doctorat en Droit (J.D.). Depuis maintenant près de dix ans, je vis à New York ou j’ai rencontré mon mari. Je suis inscrite au Barreau de New York et je travaille en tant qu’avocate pour une organisation américaine spécialisée dans les affaires familiales, civiles et criminelles.
Comment en êtes-vous arrivée à cette profession ? Par vocation ou par imitation quand on sait que votre père, Me Hermann Yaméogo, est aussi avocat ?
Déjà enfant, je n’aimais pas les injustices et cherchais toujours à rectifier les inégalités que ce soit dans la cour de recréation ou ailleurs. Plus grande, j’ai rêvé d’une profession qui me permette de promouvoir la justice au niveau social, économique et politique ; un métier qui me permette de prendre ma vie en main tout en ayant le privilège d’avoir une influence directe et positive sur les segments (groupes) défavorisés de nos sociétés. Après avoir considéré une carrière dans l’humanitaire, je me suis toutefois dirigée vers le Droit. Il faut dire qu’enfant, quand je voyais mon père dans sa robe d’avocat, quand je l’écoutais expliquer avec passion certaines causes qu’il a défendues, j’étais fière qu’il exerce une profession si noble. Voilà ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis avocate.
Dans le Barreau de New York, ça doit être une jungle pour vous, non ?
C’est vrai que ca n’a pas été simple de devenir avocate aux USA. J’ai d’abord dû passer un examen pour être admise en Droit, ensuite trois années d’études intenses avec stages pendant les étés, puis un concours qui je crois est l’équivalent du CAPA en France, et enfin un stage d’un an auprès d’un juge. C’était un parcours du combattant, surtout compte tenu de la langue. Comme d’autres dans la même situation et espérant devenir avocate, j’ai eu mes moments de doute. Dans ces moments-là, je pensais à mon père qui avait trouvé la force de passer son BAC alors qu’il était en prison et si jeune. Je pensais à mes parents qui ont tous les deux été capables d’étudier le Droit et de réussir alors qu’ils avaient trois petits enfants dont ils s’occupaient en même temps. Si eux avaient réussi dans de telles conditions, je ne pouvais pas échouer. Aussi, je dois dire que mon mari m’a toujours tellement soutenu pendant ces années ! Je lui dis souvent que « nous avons réussi ». Mais bon, tout ca c’est du passé. J’ai trouvé le métier dont je rêvais et je suis vraiment épanouie.
Rappelez-nous maintenant comment vous êtes arrivée à la tête de notre organe San Finna
C’était juste après le drame de Sapouy. Comme tout le monde, nous étions choqués et furieux que de tels actes de violence aient pu avoir lieu. En tant que citoyen, il fallait réagir, faire en sorte que ce drame ne soit jamais oublié et qu’il serve au moins à amener un changement au niveau politique et social. Mais il y avait aussi des raisons plus personnelles. Mon père voulait honorer la mémoire de Norbert Zongo, son cousin. Moi, je pensais à Antoinette, la petite sœur de Norbert Zongo. C’est elle qui s’occupait de moi à Koudougou quand j’étais toute petite et courrais partout. Toujours patiente et attentionnée, elle me suivait et s’assurait que rien de mal ne m’arrivait. Elle est présente dans tous mes souvenirs d’enfance à Koudougou. Je pensais à sa douleur d’avoir perdu un frère dans de telles conditions et cela renforçait en moi le désir d’apporter ma contribution. Etre à la tête du journal, c’était un peu ma façon à moi de participer à la lutte générale pour la pérennisation la mémoire de Norbert Zongo.
Quels sont les problèmes les plus difficiles auxquels les médias font face et quels sont ceux qu’ils posent ?
Les médias posent de nombreux problèmes notamment ceux liés à la démocratie d’opinion en consolidation. Aujourd’hui, ceux qui influencent le plus les comportements et prises de position, ce ne sont plus les leaders politiques, syndicaux et autres ; ce sont les forces médiatiques. Et comme le pouvoir médiatique n’est pas soumis à des contrepoids comme le sont les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, il y a beaucoup de dérives. Les intrusions des pouvoirs publics et partis-Etats dans le monde médiatique causaient déjà problème, mais maintenant les puissances d’argent s’y mettent. Au final, les repères démocratiques sont brouillés et c’est l’avènement de la souveraineté médiatique au détriment de la souveraineté populaire.

- Me Ivatchka YAMEOGO/WARNER en compagnie de son père Me Hermann YAMEOGO
Mais les médias eux aussi font face à leur part de problèmes. La révolution informatique en est un. D’un côté, Internet permet de contrôler et limiter le pouvoir médiatique. Mais d’un autre côté, il constitue une menace pour les médias en limitant leurs revenus.
Mais concernant plus particulièrement San Finna ?
En plus des problèmes que tous les journaux rencontrent, San Finna fait face à des problèmes dus à l’origine du journal et à sa ligne éditoriale. Du coup, sa tâche est peut-être beaucoup plus difficile dans le monde médiatique burkinabé.
San Finna, c’est une équipe dévouée qui travaille dans un esprit de sacerdoce. C’est loin d’être un journal qui fait de l’argent. Au contraire ! On y met beaucoup. Bien plus de 300.000.000 fcfa ont dû être injectés en dix ans. Tout ca pour des clopinettes, penseront bien des gens, puisque même avec le financement public (qu’on salue au passage), on tient à peine un mois par an pendant que les publicités nous sont refusées la plupart du temps. Le fait est que nous fonctionnons vraiment à perte et cela explique quelques coquilles et précipitations.
C’est difficile de fonctionner à pure perte et beaucoup dans cette situation auraient fermé boutique depuis longtemps, fait autre chose. Mais quand je pense à ce que nous accomplissons avec San Finna, je me dis qu’il y a plus à féliciter qu’à blâmer et au moins, des challenges ont été relevés. Le journal paraît sans discontinuer depuis toutes ces années, et il a acquis une notoriété certaine dans le pays et sur la Toile. Quand des amis me parlent de San Finna qu’ils connaissent par ce biais, c’est un motif de fierté pour moi.
Ce sont donc là vos motifs essentiels de satisfaction…
Oui, cliquer sur un sujet important d’actualité au Faso ou même ailleurs, et voir que San Finna fait partie de la conversation, c’est une vraie satisfaction. La ligne éditoriale évidemment me convient parfaitement tout comme la façon d’aller au fond des choses, sans haine ni mièvrerie. C’est un journal d’informations qui s’efforce de rester objectif et dont les analyses sont poussées et donnent à réfléchir. Que demander de plus ? Evidement, si le premier Ministre faisait suivre sa promesse d’ouvrir les pages de tous les journaux aux annonces et que, tant qu’à faire, il mette en place une politique de discrimination positive, San Finna et bien d’organes ne s’en porteraient que mieux.
Des USA, vous suivez l’actualité. Comment voyez-vous la démocratie au Faso, avec votre recul ?
C’est assez particulier. D’un côté, et c’est une chance, le Burkina Faso ne souffre pas de la violence ou de l’instabilité qu’on voit souvent en Afrique. Je peux regarder les informations le soir sans avoir peur d’entendre qu’il y a une guerre civile, des rebelles, des réfugiés … au Burkina. Et il y a maintenant des élections nationales et locales dans le cadre d’institutions qui existent depuis presque 20 ans. Donc il y a définitivement des choses positives. De l’autre côté, quand on y regarde de plus près, on voit qu’il y a encore beaucoup à faire pour que ce régime puisse être qualifié de démocrate. Après la fin de la Révolution, il aurait fallu emprunter une autre trajectoire plus prometteuse, plus durable. Je trouve qu’il y a eu trop de détours et qu’au bout du compte, on a un simulacre de démocratie plus qu’autre chose. Il faut absolument des réformes pour corriger toutes ces déviations et remettre le pays sur la voie, la vraie, de la démocratie.
Que répondez-vous à tous ceux nombreux qui, au Faso notamment au niveau des médias, imputent aux partis politiques d’opposition, les difficultés de la démocratie et de l’alternance ?
Oui, je lis quelques fois des articles qui développent cette idée. Pour moi, et je dirais pour quiconque a une once de bon sens, c’est une mauvaise interprétation des rôles respectifs des différents acteurs de la vie politique. Le rôle du pouvoir est de gérer, de mettre en œuvre les politiques pour lesquelles il a été porté à la tête de l’Etat ; le rôle de l’opposition est de critiquer et de faire des propositions. On ne peut quand même pas dire que l’opposition est responsable des mauvaises politiques en matière économique, sociale ou démocratique quand c’est le pouvoir qui doit répondre de toutes ces politiques devant le peuple ! Ca reviendrait à accepter que lorsque que tout va bien c’est grâce au pouvoir et que dès que ça va mal, c’est la faute de l’opposition. Vous voyez bien que c’est absurde.
Mais on parle de réformes. N’est-ce pas de bon augure ?
Oui bien sûr. Les acteurs et partis politiques qui, comme l’UNDD, demandent depuis longtemps de telles réformes doivent être satisfaits de voir que ce passage indispensable à la préservation des acquis et à la promotion d’une démocratie plus durable est maintenant une chose quasi-acceptée. Mais il faut s’assurer que les choses soient bien faites. Pas de demi-mesures. Il faut analyser les problèmes honnêtement, à la racine et trouver des réponses courageuses. Je trouve par ailleurs que le pouvoir doit cesser de se satisfaire de sa stabilité, de ses médiations, et d’accuser l’opposition d’être, par son « incapacité à s’unir », la seule responsable des accrocs à la mise en place d’une démocratie idéale. Ce n’est pas la bonne démarche. Il doit admettre ses propres erreurs et limites. J’espère que les réformes auxquelles fort heureusement le Président du Faso en a appelées, seront empreintes de ce souci.
San Finna














