Boom minier au Burkina : L’or de la malédiction ?

vendredi 28 mai 2010

Aujourd’hui, le Burkina Faso se targue d’être un " pays minier ". Pour ceux qui y croient, c’est l’une des voies indiquées pour quitter du stade de pays pauvre à économie sous perfusion pour aller à celui de " pays émergeant ". Si le potentiel minier existe, il n’en demeure pas moins que les contours de son exploitation sont encore mal définis. Avec un appétit vorace, les multinationales et leurs affidés s’enrichissent au détriment des populations locales et du pays tout entier. A l’allure où vont les choses, le Burkina Faso pourrait donc se retrouver avec l’image dévalorisante du mendiant assis sur une mine d’or !

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Le Premier ministre Tertius Zongo en fait une fierté et une affaire personnelles. Il ne manque jamais l’occasion de le rappeler : le Burkina Faso est un pays minier. Le nombre de titres et autorisations délivrés est passé de 537 en 2008 à 599 en 2009, soit une progression de 11,6% et la production industrielle d’or est passée d’environ 5 000kg en 2008 à 11 642 Kg en 2009. Désormais, l’or blanc n’est plus le premier produit d’exportation. Il fait place au « vrai or ». En 2009, la contribution de l’activité minière au produit intérieur brut (PIB) était de l’ordre de 4% et d’au moins 8% avec les externalités.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), les exportations de coton ont rapporté 120 milliards FCFA à l’Etat en 2009, contre quelque 180 milliards pour l’or. En 2010, le FMI table sur des revenues de 300 milliards FCFA pour l’or, contre 100 milliards FCFA apportés par la filière coton en crise. Le gouvernement vise une production de 22 tonnes d’or en 2010 et compte, pour doper ses recettes, sur la fin en 2011 d’une période d’exemption d’impôts pour les mines déjà ouvertes. Même si l’or est pour l’instant le seul minerai exploité, du zinc, du manganèse, du cuivre devraient sortir du sous-sol burkinabè d’ici 2012. Des permis de recherches vont être délivrés pour l’uranium dans le sud-ouest. “Les informations livrées par le Bureau des mines et de la géologie du Burkina (Bumigeb) nous permettent d’être optimistes”, avance le ministre des Mines, des carrières et de l’énergie, Kader Cissé, qui n’exclut pas que le pays puisse disposer de pétrole… La malédiction de l’or

Si la volonté de tout mettre en œuvre pour de fructueuses prospections est à saluer, il reste que la question des retombées de l’exploitation de l’or se pose toujours. Bien qu’elles amassent des milliards, les sociétés minières se contentent très souvent de la construction de quelques écoles, dispensaires, barrages pour les populations alors que ces dernières sont privées de leurs terres cultivables, assistent à la dégradation de leur environnement, à la profanation de leurs lieux de cultes... Amertume et déchéance sont très souvent au rendez-vous. Quelques exemples. En 1999, la plus grande mine d’or du pays, celle de Poura dans les Balé, en rénovation depuis 1996, ferme ses portes brutalement pour la raison “officielle” du faible niveau du prix de l’or.

Personne ne sait vraiment ce qui s’est réellement passé entre la canadienne “Sahelian Goldfields”, exploitante de la mine à l’époque et l’Etat burkinabè. La vie s’est douloureusement “éteinte” à Poura et dans ses environs. De même, avec la Compagnie d’exploitation des mines d’or du Burkina (CEMOB), le scandale a été au bout de la rentabilité. Comme à Poura, mauvaise gestion et escroquerie ont emporté le gros pactole du sous-sol de tout un pays vers d’autres cieux. Ces deux exemples confortent la prudence selon laquelle le boom minier actuel mérite toutes les attentions garantissant véritablement sa profitabilité à la nation. Les sites miniers en général artisanaux ou semi-artisanaux sont les lieux privilégiés de nombreux maux : insécurité, drogue, prostitution, travail des enfants.

L’héritage scandaleux de la misère perdure et se renforce quand un bassin minier (moderne, semi-artisanal ou artisanal) vient à s’éteindre. Yako et Poura en savent quelque chose car ces deux localités, jadis bastion de la prospérité due à l’or, assistent aujourd’hui impuissantes à la mort lente de leur jeunesse sous l’emprise de la drogue et de l’alcool frelaté. Une mine ayant une durée de vie limitée (10 ans au plus), il faut savoir concilier l’euphorie d’aujourd’hui avec le souci de pérenniser le bien-être dans l’avenir. La souffrance endurée dans les labyrinthes ou les galeries, la dégradation de l’environnement invitent à une prise de mesures idoines pour épargner les richesses minières de tout gaspillage ou de tout détournement. La transparence doit être un maître-mot à toutes les étapes.

Le scandale géologique guinéen, le pillage et le gaspillage miniers de la République démocratique du Congo (RDC), le manque de vision dans l’exploitation de l’uranium nigérien interpellent éloquemment. L’exploitation minière, tous azimuts, actuelle, pose le questionnement profond de la gestion des richesses du sous-sol. Elle a l’obligation d’être efficiente. La préservation de la part des générations futures est un impératif. A côté de l’arsenal juridique et sécuritaire tel que la Brigade nationale anti-fraude de l’or (BNAF), l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), les textes communautaires (UEMOA, CEDEAO) et les multiples actions de la société civile pour préserver le commerce minier des affres de la libéralisation du marché et d’une déperdition certaine, il sied d’entourer les richesses du sous-sol d’un état de veille permanent.

La part belle aux multinationales

Il faut mettre fin à la culture de l’opacité dans la conclusion des contrats. Au Burkina Faso, près de 80% des sites aurifères de grande envergure sont aujourd’hui aux mains d’une poignée de multinationales (Gold Fields, Kalsaka Mining Cluff, Burkina Mining Company (Etruscan), SEMAFO, SOMITA, Essakane SA). Les réformes des codes miniers mis en place dans la plupart des pays africains producteurs depuis la fin des années 1980, sous la pression des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), ont conduit à privilégier les grandes compagnies d’extraction étrangères, aux dépens des petites sociétés minières d’État et, surtout, des mineurs artisanaux, qui pouvaient autrefois justifier de permis d’exploitation.

Le secteur de l’or reste très opaque et la question de la redistribution des revenus se pose. Un exemple : en dix ans, le Mali est devenu le troisième exportateur d’or en Afrique, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Ses exportations d’or ont triplé, dépassant les 56 tonnes en 2006. Dans le même temps, le pays a dégringolé dans l’Indice de développement humain des Nations Unies, tombant dans la catégorie des trois États les plus pauvres du monde. Les richesses sont mal redistribuées. Où vont les profits ? Où s’envole l’or ?

Le Continent noir détient la moitié des réserves d’or mondiales identifiées. Après le pétrole, l’or représente un des cinq premiers marchés mondiaux dans le secteur des minéraux : il “pèse” environ 65 milliards de dollars par an. L’Afrique est de plus en plus convoitée par les multinationales d’extraction. Outre les réserves d’or importantes, la part des recettes d’exploitation qui revient à l’État a été minorée à l’extrême (20%, voire 0% comme c’est le cas d’une mine d’or au Botswana).

La main d’œuvre burkinabè est très bon marché, les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes environnementales, pas appliquées ou peu contraignantes. Résultat : la marge de bénéfice réalisée par les grandes compagnies minières occidentales est plus importante que dans n’importe quel autre endroit de la planète. Des quatre coins du continent, les communautés dénoncent la pollution effroyable causée par l’extraction industrielle de l’or par les multinationales, le déversement des eaux polluées, les intoxications au cyanure, les normes de sécurité mal appliquées, le déplacement massif des populations locales…

Qui va payer la facture sociale et environnementale liée à l’exploitation industrielle de l’or ? Certainement pas les multinationales d’extraction, qui cherchent à se décharger du coût lié à la réhabilitation des sites. La somme des dégradations écologiques et des atteintes à la santé provoquée par l’exploitation des mines d’or à ciel ouvert (qui sont les plus polluantes) va ruiner les régions productrices pour des générations à venir. Lorsqu’il a rencontré les investisseurs miniers le 10 mai 2010, Tertius Zongo leur a lancé ceci : « On ne peut pas laisser ceux qui ont l’argent financer la mort des autres”.

Ceux-ci se sont naturellement engagés à respecter les normes. Mais au regard de la puissance des multinationales, on se demande bien si l’interpellation du PM ne va pas rester simplement au stade de vœu pieux. Le Burkina peut-il faire courber l’échine à une compagnie soutenue de bout de bras par le FMI et la Banque Mondiale ? Ablassé Ouédraogo, lui, semble ne pas trop croire en ce boom minier burkinabè chanté sur tous les toits. A l’émission Actu Hebdo du 16 mai dernier, cet ex-ministre des Affaires étrangères invitait les autorités à vérifier les chiffres publiés par le FMI. Selon Ablassé Ouédraogo, « Si le Burkina Faso est un pays minier, c’est que nous fonçons droit dans le mur ». L’homme sait de quoi il parle puisqu’il est au fait des pratiques qui ont lieu dans le secteur. C’est pour cette raison qu’il exhorte les uns et les autres, surtout « ceux qui se grattent le nombril pour rire en déclarant que le Burkina Faso sera un pays émergeant » à redescendre sur terre !

Par Issac Konfé

Par Bendré

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