Abdoulaye Tiémogo du "Canard déchaîné" : “Pourquoi j’ai fui le Niger”

mardi 2 septembre 2008

Nous avons rencontré l’homme pour la première fois en Côte d’Ivoire en octobre 2007 lors d’un séminaire sous-régional. Cette fois-ci, c’est au Burkina Faso, le temps d’une traversée que nous avons revu notre confrère nigérien Abdoulaye Tiémogo, en fuite.

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M. Tiémogo, quel bon vent vous amène au Burkina, à moins que ce ne soit une bourrasque ?

• C’est plus fort que ça. Quand j’ai réfléchi à où je pourrais être le plus tôt possible pour éviter d’être tué, parce que c’est de cela qu’il s’agit, je me suis dit qu’il fallait absolument arriver au Burkina. C’est la frontière la plus proche de mon pays, le Niger. Et je n’avais donc pas d’autre choix que de venir ici. Je suis donc arrivé dans une situation très rocambolesque (M. Tiémogo a quitté son pays le mardi 26 août 2008 à moto, et est arrivé à Ouagadougou, le jeudi après avoir passé une nuit à Kantchari : NDLR). Dès l’instant où je suis arrivé à Ouagadougou, peut-être que ma vie n’est plus en danger. Pour parler de ce qui s’est passé, je n’arrive pas à comprendre. Les responsables de mon pays ont l’habitude de dire, depuis l’instauration du processus démocratique, qu’ils n’ont rien d’autre à vendre que la démocratie. Or aujourd’hui, je me rends compte que ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais plutôt d’horreur. Comment comprendre qu’un Nigérien quitte son pays parce qu’il a émis tout simplement des opinions sur la vie de la Nation ? Et qu’on organise pour cela une chasse à l’homme ? C’est de cela qu’il s’agit. J’ai quitté chez moi de justesse, parce que la police me cherchait partout. Je pensais au début que c’était une blague. Mais un ami m’a dit de faire attention parce que j’étais activement recherché par la police. Je me demandais pourquoi ? Et en poussant un peu loin la réflexion, je me suis dit que c’est à cause du journal l’hebdomadaire satirique "Le canard déchaîné", dont je suis le fondateur et le directeur de publication. Le débat qui a cours actuellement dans notre pays concerne les prochaines élections générales. Et le président actuel, qui est à la tête du pays depuis 10 ans, est à la fin de son mandat. Selon la Constitution nigérienne, il ne peut ni briguer un troisième mandat ni prolonger son mandat. Mais malheureusement les hommes politiques étant ce qu’ils sont, le président Tandja veut absolument aujourd’hui rester au pouvoir alors que la Constitution ne le lui permet pas. Depuis donc un certain temps, il y a des gens de la cour, comme nous les appelons, qui sont autour de lui et qui pensent que Tandja a encore un avenir politique ou quelque chose à faire au pouvoir. Or c’est très clair, il n’y a rien à faire. Et tout naturellement, en tant que journaliste vraiment engagé, je le dis, j’ai pris part à ce débat pour dire qu’il est absolument hors de question que le président Tandja reste encore au pouvoir. Nous sommes 13 millions de Nigériens et je ne pense pas que le président Tandja soit l’homme le plus apte, le plus intelligent à diriger le pays. Il est à la fin de son mandat, il doit partir. Et parce que j’ai pris position dans le journal et même dans des débats publics, ils ont engagé cette chasse à l’homme qui m’amène à quitter le Niger.

N’est-ce pas un peu étonnant, puisque, pour avoir travaillé à la Télévision publique nigérienne, vous avez quand même servi le régime ?

• C’est vrai, j’ai été journaliste à la Télévision nationale du Niger. Et comme vous l’avez dit, je crois que j’ai servi ce régime, parce que quand vous êtes dans un média d’Etat vous n’avez pas d’autre choix que de faire la politique du régime en place. Je l’ai fait et je ne le regrette pas. Mais à un moment donné, je me suis rendu compte personnellement qu’on ne peut pas continuer comme cela. Aujourd’hui, quand vous prenez la Télévision nigérienne, il n’y a rien d’autre que le culte de la personnalité ; c’est toujours Tandja, ses femmes, ses enfants, son entourage... Moi je dis non ! Dès lors, j’ai dit à mes responsables qu’il me sera sincèrement très difficile de continuer à travailler dans cette situation. Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas, mais maintenant je pense que le moment est arrivé de dire trop, c’est trop, il faut arrêter. J’avais moi même manifesté le besoin de prendre une disponibilité pour partir. Mais mes responsables m’avaient demandé de rester parce qu’ils avaient besoin de moi. Je suis fondateur du journal "Le canard déchaîné", j’y ai placé des jeunes que j’admire beaucoup et qui font un bon boulot. Du côté du journal, nous sommes pour la démocratie, pour le développement de notre pays, il n’y a pas de raison que nous ne prenions pas une position très claire touchant à la vie de la Nation, parce que la Constitution nous le permet, c’est ce que nous avons fait. Quand j’ai vu que les deux positions étaient difficiles à gérer, j’ai préféré quitter. Le président avait même demandé de me licencier de la Télévision nationale, or on ne pouvait pas le faire, car cela aurait été un licenciement abusif. Et quand j’ai rejoint le "Canard", les problèmes ont commencé. Pour moi, le combat est démocratique et il fallait continuer dans ce sens. Nous avons donc commencé à dénoncer les travers du régime, tout naturellement. Nous avons œuvré pour que ce régime arrive. Tous les Nigériens étaient fiers de l’arrivée de Tandja au pouvoir. Mais aujourd’hui, la Constitution de mon pays est claire, Tandja, après deux mandats, doit partir.

On se rappelle que dans une interview que vous nous avez accordée à Abidjan en octobre 2007, vous aviez durement chargé Moussa Kaka, emprisonné depuis bientôt un an à Niamey pour "atteinte à la sûreté de l’Etat". N’est-ce pas un peu une ironie de l’histoire que vous, son pourvendeur, vous vous retrouviez dans une situation presque analogue ?

• Comme vous l’avez dit, à l’époque de cette interview j’ai été très clair en ce qui concerne la situation de Moussa Kaka. Et aujourd’hui, je le redis, Moussa Kaka n’avait pas raison de faire le travail qu’il a fait à l’époque, c’est-à-dire qu’il aurait dû se cantonner à son travail de journaliste ; s’il y a des choses à dénoncer, il faut le faire vigoureusement ou d’aller sur le terrain constater, mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait avec Moussa Kaka. Ce dernier était vraiment de connexion avec la rébellion, qui est venue attaquer le pays, saper son intégrité territoriale. Je dis que je ne suis pas d’accord. Si demain un autre journaliste est contre mon pays je serai en désaccord avec lui. Pour revenir à mon cas, je ne peux pas comparer ma situation avec celle de Moussa Kaka. Mais une chose est sûre, aujourd’hui, au Niger, la justice est instrumentalisée, tout est concentré dans les mains du président. Pour un oui ou pour non, le président Tandja vous envoie en prison. Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai quitté le Niger. Si aujourd’hui on pouvait me garantir une justice indépendante par rapport à la prise de position du journal, si on pouvait me garantir un procès équitable je vous assure que je n’aurais pas quitté ce pays. C’est parce que je suis convaincu qu’il n’y aura jamais de justice parce que c’est Tandja qui décide. Dès lors qu’il ordonne de vous jeter en prison vous n’allez jamais vous en sortir. Et ça, je ne suis pas prêt à l’assumer parce qu’il n’y a pas de justice. Compte tenu de tout cela, mes amis m’ont conseillé de partir. Ça me fait mal, je n’ai pas le choix et je ne peux pas retourner dans ce pays tant que ce régime-là sera en place.

Et que comptez-vous faire alors ?

• Je compte rester à l’extérieur du Niger jusqu’à ce que la situation redevienne normale. Mais avec Tandja je ne suis pas sûr parce que je crois savoir qu’il est dans une situation où il n’a rien d’autre à faire que de rester au pouvoir. Aujourd’hui, le Niger est dirigé par Tandja et sa famille. Est-ce cela un régime démocratique ?

Avez-vous les nouvelles de votre famille restée sur place ?

• J’avoue que depuis que je suis parti, je n’ai pas des nouvelles de ma famille. Je ne sais pas ce qui s’y passe. (L’entretien a eu lieu le vendredi 29 août 2008 aux environs de 17 heures dans une résidence hôtelière de Ouagadougou : NDLR). Je me dis que le bon Dieu est pour tous, et que tout ce qui va arriver ne sera que de par sa volonté. Si je peux savoir ce qui m’est reproché, parce que je n’ai pas commis de fautes, et qu’on me donne des garanties pour venir répondre, je suis prêt à retourner au pays. Mais ça m’étonnerait que j’aie ces garanties parce que, comme je vous l’ai dit, il n’y a pas de démocratie, il n’y a pas de justice au Niger. J’ai peur pour ce pays. L’Union africaine et peut-être les autres organisations doivent réagir.

Aujourd’hui, que devient votre journal ?

• Le journal est là. Je l’ai laissé dans les mains de mes collaborateurs. Est-ce que le fait que je ne sois pas là, le journal va marcher ou pas, je ne sais pas. Il y a un régime de terreur au Niger, et il ne faut pas vous étonner qu’après "Le canard déchaîné" tous les autres journaux disparaissent. Je suis convaincu que le pouvoir va essayer de faire taire ce journal, de le fermer une bonne fois pour toutes.

Justement avec toute cette situation, quel visage présente la presse nigérienne ?

• C’est le désarroi pour la presse au Niger aujourd’hui ! Dans l’interview que je vous ai accordée à l’époque à Abidjan, j’étais sûr de moi en vous disant qu’il n’y avait pas d’inquiétude pour les journaux nigériens, les gens pouvaient s’exprimer librement. Mais aujourd’hui et depuis un an que le président Tandja a récupéré la totalité du pouvoir malgré le caractère du régime semi-présidentiel, c’est la débandade. Aujourd’hui, aucun journaliste sincère ne peut dire qu’il peut faire correctement son métier. La presse nigérienne actuellement est au plus mal.

Propos recueillis par Agnan Kayorgo

L’Observateur

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