Décès du Pr Joseph Ki-Zerbo : Le Burkina Faso orphelin d’un de ses meilleurs ambassadeurs

mardi 5 décembre 2006

Alors que, étudiants à l’Université du Bénin au Togo, nous étions en voyage d’études à l’Université d’Ibadan au Nigeria, tout juste après le coup d’Etat militaire, en novembre 1982, du colonel Saye Zerbo et de ses camarades du Comité militaire pour le redressement national, nous fûmes interpellés par un étudiant nigérian, à peu près en ces termes : « Vous, les Voltaïques, qu’aviez-vous fait de notre ami Ki-Zerbo ? Est-ce que les militaires ne vont pas faire du mal à notre professeur ? Le Mogho Naaba se porte-t-il bien » ?

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A l’Université d’Ife, tout comme à l’Université de Benin City, toujours au Nigeria, ce sont pratiquement les mêmes questions qui nous ont été posées.

Nous sommes au Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique, un pays anglophone loin du Burkina Faso, la Haute-Volta d’alors. Nous ne nous imaginions pas que notre professeur était aussi bien connu à l’étranger. Au point d’entendre certains ne jurer que par lui. Ils sont nombreux, les Burkinabè qui ont été certainement en maints endroits du monde, l’objet de telles interpellations sur le Professeur Ki-Zerbo. Ce n’est pas parce qu’il s’appelle Ki-Zerbo, il est bien plus que son nom ; d’aucuns parleront facilement de « mythe », alors que le professeur qui vient de tirer sa révérence a été tout simplement cet homme qui croyait en l’Afrique, en l’unité du continent africain, en une autre façon de gérer l’Afrique et le monde.

Si le professeur a été si illustre au point d’être une référence, voire la référence de ce que devrait être un intellectuel dans ce contexte d’une Afrique qui se bat contre tant de maux comme la pauvreté, la maladie, c’est parce qu’il croyait en l’action, en l’engagement, en la politique dans sa conception la plus haute, la plus noble.

Grâce à ce combat au-delà des frontières de son pays, le Burkina Faso, le Professeur Ky-Zerbo a été un des meilleurs ambassadeurs de la terre des Hommes intègres. Et cela, même si malgré lui, son combat s’est déroulé pour l’essentiel, chez lui. Il aurait, sans doute, aimé être le citoyen d’un continent politiquement et économiquement uni. Ceux qui l’ont connu dans sa lutte politique, dans son combat sont unanimes à dire que le professeur a toujours vu grand, loin.

Son parcours d’étudiant en France, son engagement politique aux côtés d’Africains aussi illustres que Kwamé N’Krumah, Julius Nyeréré, Sékou Touré, Léopold Sedar Senghor pour ne citer que ces hommes, ses nombreux écrits sur les grandes questions d’Afrique et de ce monde, sont le témoignage de ce qu’il a pensé et voulu pour le continent africain. Son dernier ouvrage, un grand succès « A quand l’Afrique ? » sonne comme un testament.

Dans une de ses communications, Georges Balandier, professeur, lui aussi, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a présenté cet ouvrage primé d’ailleurs par Radio France Internationale (RFI) comme le produit d’un historien hors pair, doublé de l’intellectuel engagé qui montre, dénonce et appelle inlassablement à l’action. Un appel plus précisément à la jeunesse africaine pour qu’elle s’assume, pour qu’elle sache que si nous nous couchons, nous sommes morts. Le combat de Ki-Zerbo, a dit Balandier, est double. D’abord, en tant qu’intellectuel et ensuite, en tant que pédagogue, ou plutôt éducateur.

C’est toujours Balandier qui a vu en Ki-Zerbo, l’acteur politique sans complaisance qui s’est présenté ironiquement comme l’opposant de toujours au Burkina Faso. Il est, tout en maintenant sa vigueur critique et autocratique, celui qui propose inlassablement, celui qui agit pour ne plus avoir à se poser cette question : à quand l’Afrique ?, écrit Georges Balandier. C’est, bref, un monument que les Burkinabè, les Africains et le monde pleurent. Son combat, en tant qu’intellectuel et homme politique, est très riche de leçons de courage, de patience, d’intelligence, de foi en l’idéal d’une Afrique libérée des chaînes de la soumission, de l’humiliation. Celui que les Burkinabè en particulier pleurent, est un de ceux qui ont porté haut à l’étranger, le flambeau d’un pays fier et digne. Ki-Zerbo, c’était une vitrine de laquelle transparaissait l’image d’hommes courageux et braves.

Bessia BABOUE


Qui était Joseph Ki-Zerbo

Historien et homme politique burkinabè, Joseph Ki-Zerbo est né le 21 juin 1922 à Toma, chef-lieu de la province du Nayala. Après avoir passé son baccalauréat à Bamako, Joseph Ki-Zerbo suit des études d’histoire à Paris. Il est le premier africain à obtenir son agrégation avant de soutenir sa thèse de doctorat à l’Institut d’études politiques de l’Université de Paris. Ki-Zerbo devient professeur des Universités. Il est l’un des plus grands penseurs de l’Afrique contemporaine.

Il enseigne à Orléans, à Paris puis à Dakar en 1957. Joseph Ki-Zerbo va renouveler avec le sénégalais Cheikh Anta Diop les études sur l’histoire de l’Afrique. Ce mouvement a pour but de redonner aux Africains un petit contrôle sur la définition de leur passé.

De 1975 à 1995, Joseph Ki-Zerbo préside l’Association des historiens africains.C’est lors de son installation à Dakar en 1957 qu’il commence la politique en créant le Mouvement de libération nationale (MLN). Condamné par le Tribunal populaire de la révolution, il est contraint à l’exil. Il rentre au Burkina en 1992. Joseph Ki-Zerbo est fondateur en 1993 du Parti pour la démocratie et le progrès (PDP), membre de l’Internationale socialiste.

Le congrès constitutif du PDP a lieu en avril 1994 et Ki-Zerbo en devient président. En 2000 il reçoit le Prix Kadhafi des droits de l’Homme de la Libye. Les législatives du 5 mai 2002 sont un échec pour le PDP et Ki-Zerbo, puisque le parti perd sa place de premier parti d’opposition au profit de l’ADF-RDA d’Hermann Yaméogo. Le PDP totalise 10 sièges, contre 17 pour l’ADF-RDA et 57 sur 111 pour le CDP. Le 6 février 2005, Ki-Zerbo cède la tête du parti à Ali Lankoandé.

Bibliographie

1964 : Le Monde africain noir (Paris, Hatier)

1972 : Histoire de l’Afrique noire (Paris, Hatier)

1991 : Histoire générale de l’Afrique, ouvrage collectif (Paris, Présence africaine/Edicef/Unesco)

2003 : A quand l’Afrique, Entretiens avec René Holenstein (Editions de l’Aube, prix RFI Témoin du monde 2004).

2005 : Afrique Noire, avec Didier Ruef (Paris, Infolio éditions)

Filmographie

En 2004, le réalisateur burkinabé Dani Kouyaté à réalisé avec Joseph Ki-Zerbo un documentaire intitulé Joseph Ki-Zerbo, Identités/Identité pour l’Afrique.

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« Nan saara an laara »

Avec la mort de Joseph Ki-Zerbo, l’Afrique perd l’une de ses valeurs les plus emblématiques de ces périodes post indépendantes. Ki-Zerbo parti, c’est donc une glorieuse qui s’en va. L’homme, l’intellectuel, le politique était un personnage écouté quelle qu’en soit l’opinion de son vis-à-vis. Ses petites phrases avaient fini par dessiner un large, voire un grand pourtour pour ses contemporains. Et ces phrases là, celles du moins qui ont accompagné le Burkina ces dix dernières années étaient empreintes de symboles.

A jamais le fameux « nan laara an saara » résonnera dans les oreilles des Burkinabé qui ont connu les temps forts et chauds du collectif des organisations démocratiques, constituées à la mort du journaliste Norbert Zongo et de ses trois compagnons d’infortune. Avec sa silhouette rendue frêle par le poids de l’âge, le professeur avait su trouver un substitut au long discours.

Et à l’image de toutes ces personnes érudites, nourries à la science du savoir des traditions ancestrales, il savait faire dans la sémantique. Que ce soit en langue locale, ou en français, ces petites phrases avaient toujours leur dose assassine. « Nan lasra an sasra », mais aussi « trop c’est trop » devenu des refrains voire des feuilles de route pour ses contemplateurs qui, à l’occasion les reprenaient en chour, les galvanisaient.

On aurait dit que c’était une drogue. C’est certainement tout à son honneur que même les « bilakoro », les nuls en langues jula s’étaient fait les purs relais de ces formules magiques. Evidemment, homme de culture, le vieux dans sa gibecière avait plus d’un tours, ou plus d’une périphrase. Question de toujours donner de l’ahan à ses admirateurs.

C’est donc tout naturellement que cet autre symbolisme « un vieillard assis voit plus loin qu’un jeune debout « tiré des profondeurs des us et coutumes de chez nous, passait aux yeux des jeunes comme un défi à eux lancé et qui en même temps les portait à plus de mobilisation. Si la solennité de l’événement ne permet pas des sorties hors norme, l’âge de l’illustre disparu peut autoriser des jeux, surtout de mots.

Alors permettons-nous de relire en verlan (ou plutôt) à l’envers la formule la plus choc, la plus rimée et la plus galvanisante à nos yeux du Vieux, le « nan laara an saara » qui pourrait donner, « nan saara an laara » un jeu de mot subtile mais qui en fait est un passage obligatoire pour tout humain, disons tout mortel. Et comme on le dit dans la langue de Molière si « partir c’est mourir un peu », « mourir c’est partir pour toujours ». Alors le sens premier du « nan laara an saara » qui veut dire « si on se couche on est mort », deviendra dans le « nan saara an laara », « quand on est mort, on est couché » quoi de plus vrai. Mais de ce sommeil du non réveil.

Et vu l’âge de l’illustre disparu, il ne serait pas exagéré de dire que Joseph Ki-Zerbo dort du sommeil des justes, de ceux qui font le grand voyage après avoir accompli leur ouvre ici-bas. Reste maintenant aux générations actuelles de savoir ouvrir le grand livre qu’il a su tisser tout au long de ses quatre vingt quatre hivernages, de savoir le lire et d’en faire un bréviaire. N’oublions pas comme l’a dit un autre vieillard que « quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Ainsi une bibliothèque burkinabè et africaine a brulé.

Jean Philippe TOUGOUMA

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