Chronique de la métamorphose du Burkina Faso de Blaise Compaoré (31)

lundi 28 novembre 2005

Je séjourne une nouvelle fois au Burkina Faso, du 15 au 23 octobre 2004. Entre deux événements majeurs. Le Sommet extraordinaire de l’Union africaine consacré à l’emploi et à la lutte contre la pauvreté (8-9 septembre 2004) et le Xème Sommet de la Francophonie (26-27 novembre 2004).

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J’ai pu, cette fois encore, m’entretenir longuement avec le président Blaise Compaoré. Mais également avec plusieurs de ses ministres dont Djibrill Bassolé (Sécurité) et Yéro Boly (Défense). Nous avons pu faire un large tour d’horizon des questions internationales, africaines, burkinabè et françaises.

Pas l’ombre d’un doute du côté de mes interlocuteurs. De l’agacement, parfois ; de l’amusement, souvent. Il y a eu les tribulations franco-moyen orientales de l’avion présidentiel ivoirien avec les "Dupont et Dupond" de la diplomatie parallèle française, Didier Julia et Philippe Brett. Les habituelles tergiversations de Laurent Gbagbo qui remet en cause Accra III comme il avait remis en cause Marcoussis. Quant à "l’affaire Hermann Yaméogo", elle a tourné court.

Hermann, maillon faible de l’opposition, a sans doute été instrumentalisé par Gbagbo et cette collusion suscite plus de ressentiment que d’étonnement. Le leader de l’UNDD en tirera les conséquences un an plus tard en se retirant de la présidentielle 2005 évitant ainsi que l’on fasse de décompte des voix qui se portent sur son nom.

Dans un contexte troublé, certes, mais où le trouble politique ("affaire Yaméogo") trouve ses racines dans une situations sous-régionale qui ne cesse de se dégrader depuis plus de dix ans (crise ivoirienne), le Burkina Faso se donne les moyens économiques et financiers de réussir son pari : s’imposer comme le pôle sous-régional pour les activités de service ! C’est là l’essentiel.

Les responsables politiques y parviendront s’ils ne cèdent pas au vieux démon du règlement de comptes. C’est la crainte exprimée par la population qui veut sortir des tensions et des crises politiques pour se consacrer à l’économie et au social. C’est pourquoi elle est critique vis-à-vis de Hermann Yaméogo qui souffle sur les braises pour ranimer la flamme de la division.

Le Burkina Faso retrouve avec satisfaction le devant de la scène diplomatique à l’occasion du Sommet extraordinaire de l’Union africaine et du Sommet de la Francophonie. Le site de Ouaga 2000 n’est pas totalement achevé mais suffisamment pour que ceux qui participent à l’une ou l’autre de ces manifestations internationales s’extasient devant les réalisations qui transforment la physionomie de la capitale burkinabè. Ce n’est pas si souvent que l’Afrique offre aux visiteurs un visage nouveau.

La Francophonie ne passionne pas la France et encore moins les Français. Mais Ouaga va faire le plein de chefs d’Etat, de chefs de gouvernement, et d’une multitude de délégations de toutes les associations francophones qui, autour de ce thème, parviennent à avoir "le beurre et l’argent du beurre". L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), animée par l’ancien président sénégalais Abdou Diouf, est, comme le disait un hebdomadaire burkinabè, "un machin somptuaire". Mais c’est l’opportunité, pour le pays hôte, "d’entrer dans la lumière".

L’édition 2004 se déroule quelques jours après que le dispositif Licorne ait été attaqué par l’aviation ivoirienne à Bouaké faisant des morts parmi les soldats français et obligeant Paris à une risposte musclée. Pour Ouaga, le risque d’une attaque aérienne ivoirienne contre le sud de son territoire, pour contourner les "rebelles" et précipiter le Burkina Faso dans la guerre, est du même coup éliminé.

Avant que ne se déroulent ces manifestations, Compaoré avait, au cours du mois d’août 2004 (c’était à l’occasion du 44ème anniversaire de l’accession du Burkina Faso à l’indépendance) accordé un entretien majeur (deux heures et pas loin d’une centaine de questions) aux médias burkinabè. Il veut, dira-t-il alors, être convaincu, avant de partir en campagne, que les Burkinabè ont pris conscience qu’il a "fait progresser [leur] pays et que nous devons poursuivre un peu plus cette oeuvre".

Compaoré ne manque pas d’ailleurs de dresser un bilan qui ne peut que susciter le consensus : "Les institutions républicaines fonctionnent, l’administration d’Etat travaille à se rendre chaque jour un peu plus efficiente, nos populations, avec la décentralisation, sont fortement assocées à la gestion de la chose publique, nous avons une société civile très active, un secteur privé, des opérateurs économiques, des artistes et artisans, des hommes de culture, etc., très engagés et très productifs. Nous avons donc un environnement qui nous permet de ne pas être lassé d’être à la tête de ce pays. Car tout cela apporte du bonheur à notre pays. Et nous savons qu’il reste beaucoup à faire même si je sais que je suis au pouvoir pour un temps précis et qu’il reviendra à d’autres de poursuivre l’oeuvre de construction du Burkina Faso".

2004 aura permis au Burkina Faso d’être présent sur tous les terrains. Y compris les plus inattendus. C’est à Ouaga que s’est tenue une rencontre sur les OGM ; les premières semences de coton transgénique devraient être commercialisées dans le pays à compter de 2010 ("Notre philosophie est qu’il faut évoluer avec le monde. Aujourd’hui, au plan mondial, on a besoin de coton qui ne soit pas transgénique. Et si demain on demande du coton OGM ? Il nous faudra alors réapprendre à produire ce type de coton avec le risque de voir que beaucoup ont pris de l’avance sur nous").

C’est à Ouaga également que se tiendra un forum sous-régional afin d’organiser la lutte contre l’excision ("Je pense que bien qu’il y ait des zones de résistance dans le pays, il faut poursuivre cette lutte contre ces genres de pratiques qui ne sont pas de nature, dans tous les cas, pour notre société aujourd’hui, à laisser épanouir les femmes ".

C’est à Ouga encore que se tiendront les journées portes ouvertes organisées par le "Projet textile Onudi" ("On peut organiser les producteurs de coton d’une région comme l’Afrique de l’Ouest. Cela signifie la mise en place d’un programme de développement durable pour les producteurs, les aider à une diversification, les aider à aller vers des technologies beaucoup plus avancées ").

Si on ajoute à cela les deux "paris gagnés" (selon JA./L ’Intelligent) de Compaoré : le Sommet de l’Union africaine et le Sommet de la Francophonie, dans ce contexte, Compaoré peut bien se désintéresser des dénonciations ("la rhétorique émolliente du président burkinabè ") que professe Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, ou du portrait que dresse de lui, dans Le Figaro, Thierry Oberlé ("un grand fauve de la politique africaine, un félin d’apparence nonchalante attiré par la lumière autant que par l’ombre [qui] cultive avec la même constance le goût du prestige et l’art de la conspiration ").

2005 ne viendra pas troubler l’image forte que le Burkina Faso a imposé au monde en 2004. Ni l’affaire de la Côte d’Ivoire, ni celle de la Mauritanie (accusation de déstabilisation de Maaouiya Ould Taya par Ouaga), ni encore l’affaire conjointe Côte d’Ivoire/Mauritanie mettant en cause la figure marquante de l’opposition (qui n’est plus son leader) Hermann Yaméogo, ne pèseront sur "la révolution tranquille" (titre de JA./L ’Intelligent du 14-27 août 2005) que mène Compaoré.

L’image, déchirée en 1998 à la suite de "l’affaire Zongo", est parfaitement reconstruite en 2005. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les lignes qui débutent et terminent le portrait de "Blaise" dans Afrique Magazine (novembre 2005), signées de la journaliste Muriel Devey. "Il y a quelque chose de troublant en lui. Et qui fascine, bien sûr. Imaginons une femme qui tomberait sous le charme... Ce n’est pas très difficile. Car du charme, Blaise Compaoré en a ! [...] Dans ce jeu d’ombres et de lumière, qui s’attache au chef d’Etat, elle ne sait plus très bien qui est qui. Seule lui reste l’image du pays. Qui donne plus de raison d’espérer que de désespérer. Elle ne tombera donc pas amoureuse du président, mais du Burkina".

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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